—Je suis à votre disposition! Je suppose que ce ne sera pas pour longtemps.
—Si vous me promettez de ne pas vous échapper, nous vous laisserons les mains libres; l’alférez vous fait cette faveur; mais si vous essayez de fuir...
Ibarra les suivit laissant ses serviteurs consternés.
Pendant ce temps, qu’avait fait Elias?
En sortant de la maison de Crisóstomo, il courut comme un fou, sans savoir où il allait. Violemment agité, il traversa les champs et arriva au bois; il fuyait les hommes, les maisons, il fuyait la lumière, la lune même le faisait souffrir, il s’enfonça sous les arbres dans l’ombre mystérieuse. Là, tantôt s’arrêtant, tantôt parcourant des sentiers inconnus, tantôt grimpant entre les broussailles, il regardait vers le pueblo qui, là-bas, se baignait dans la lumière de la lune, s’étendait dans la plaine, comme incliné vers le rivage du lac aux eaux tranquilles. Les oiseaux, réveillés de leur sommeil, voletaient; de gigantesques chauves-souris, des chouettes, des hiboux passaient d’une branche à l’autre, le saluant de leurs cris stridents, le regardant de leurs gros yeux arrondis. Elias ne les voyait pas, ne s’occupait pas d’eux. Il s’imaginait que les ombres irritées de ses ancêtres le suivaient; il voyait pendu à chaque branche le terrible panier contenant la tête ensanglantée de Bálat, telle que la lui avait dépeinte son père; il croyait trébucher au pied de chaque arbre contre le cadavre refroidi de sa propre grand’mère, il lui semblait que se balançait parmi les ombres le squelette pourri de son aïeul infâme;.... et le squelette, et le cadavre, et la tête sanglante lui criaient: lâche, lâche!
Il s’enfuit, il abandonna la montagne et redescendit vers la plage sur laquelle il erra fiévreux; mais ses yeux vagues se fixaient là-bas vers un point de la surface tranquille et voici qu’entourée par les reflets de la lune comme d’un nimbe argenté, une ombre s’élève, comme bercée par le flot. Il lui semble la reconnaître! Mais oui, ce sont ses cheveux épars si longs et si beaux; mais oui, c’est sa poitrine trouée d’un coup de poignard, c’est elle, c’est sa sœur!
Et le malheureux, à genoux sur le sable, tend les bras vers la vision chérie:
—Toi! toi aussi! s’écrie-t-il.
Le regard inébranlablement attaché sur l’apparition, il se relève, s’avance, entre dans l’eau, descend la douce pente du banc de sable; déjà il est loin de la rive, la vague lui arrive à la ceinture, il s’avance, il s’avance encore, fasciné. Il a de l’eau jusqu’à la poitrine, qu’importe, s’en aperçoit-il seulement?... Soudain, une détonation déchire l’air; grâce au calme, au silence de la nuit, le bruit des coups de feu arrive clair et distinct jusqu’à lui. Il s’arrête, écoute, se souvient... et la vision s’efface, et le rêve s’enfuit. Il remarque qu’il est dans l’eau; le lac est tranquille, il distingue les lumières des pauvres cabanes de pêcheurs.
Il a repris conscience de la réalité, s’en retourne vers la rive et se dirige vers le pueblo. Pourquoi? Il n’en sait rien.