—Oui, prends, cousin, brûle tout! dit Capitana Tinchang; voici les clefs, voici les lettres de Capitan Tiago. brûle-les! Qu’il ne reste aucun journal d’Europe, ils sont très dangereux. Voici quelques Times que je conservais pour envelopper des savons et du linge. Voici les livres.

—Va-t’en chez le capitaine général, laisse-moi seul. In extremis extrema[17]. Donne-moi le pouvoir d’un director romain et tu verras comment je sauverai la pat..., que dis-je, le cousin.

Et il commença à donner des ordres, à retourner les rayons de la bibliothèque, à déchirer les papiers, les livres, les lettres, etc. Puis il alluma un foyer dans la cuisine; on brisa avec une hache de vieilles escopettes, on jeta dans les cabinets des revolvers rouillés; la servante qui voulait conserver le canon de l’une de ces armes pour en faire un soufflet fut vertement reçue.

Conservare etiam sperasti, perfida[18]? Au feu!

Et l’auto-da-fé continua.

Il aperçut un vieux tome en parchemin et en lut le titre:

—«Révolutions des globes célestes, par Copernic» pfui! ite, maledicti, in ignem Kalanis[19]! s’écria-t-il en le jetant dans la flamme. Des Révolutions et Copernic! Crime sur crime! Si je n’arrive pas à temps...

«La Liberté aux Philippines». Tatata! quels livres! au feu!

Et des livres innocents, écrits par les auteurs les plus simples, n’échappèrent pas au sort commun. Même le «Capitan Juan», œuvre très candide, suivit les autres. Le cousin Primitivo avait raison; les justes paient pour les pécheurs.

Quatre ou cinq heures plus tard dans une tertulia[20] à prétentions, intra muros, on commentait les événements du jour. Beaucoup de vieilles dames et de vieilles filles y étaient réunies avec des femmes ou des filles d’employés, vêtues à l’européenne, s’éventant et bâillant. Parmi les hommes qui, par leurs manières, dénotaient comme les femmes leur instruction et leur origine, était un homme déjà âgé, tout petit, manchot, que l’on traitait avec beaucoup d’égards et qui gardait envers les autres un silence dédaigneux.