—Voyez-vous? dit Elias en posant la rame dans la barque! Nous nous verrons à la Nochebuena[3] à la tombe de votre grand-père. Sauvez-vous!

—Et vous?

—Dieu m’a tiré de plus grands périls.

Elias ôta sa chemise; une balle l’arracha de ses mains, et deux détonations se firent entendre. Sans se troubler, il serra la main d’Ibarra, toujours étendu dans le fond de la barque, puis se leva et sauta à l’eau repoussant du pied la petite embarcation.

On entendit divers cris; promptement, à quelque distance, apparut la tête du jeune homme, revenant à la surface pour respirer, puis se cachant immédiatement.

—Là-bas, il est là-bas! crièrent diverses voix, et les balles sifflèrent de nouveau.

La falúa et la barque se mirent à la poursuite du nageur: un léger sillage signalait son passage, s’éloignant de plus en plus de la barque d’Ibarra qui voguait comme abandonnée. Chaque fois qu’Elias montrait la tête pour respirer, les gardes civils et les hommes de la falúa tiraient sur lui.

La chasse continuait; la barquette d’Ibarra était déjà loin. Elias s’approchait du rivage, dont il n’était plus éloigné que d’environ cinquante brasses. Les rameurs étaient déjà las, mais Elias l’était aussi, car il sortait continuellement la tête de l’eau et toujours dans une direction distincte, comme pour déconcerter les poursuivants. Déjà le sillage perfide ne révélait plus la trace du plongeur. Pour la dernière fois on le vit à une dizaine de brasses de la rive, les soldats firent feu... des minutes et des minutes se passèrent, rien n’apparut plus sur la surface tranquille et déserte du lac.

Une demi-heure après, un des rameurs prétendait avoir découvert, près de la rive, des traces de sang, mais ses camarades secouaient la tête d’un air de doute.