Beaucoup de nos connaissances du pueblo de San Diego vivent probablement encore, s’il ne s’en est pas trouvé parmi les victimes de l’explosion du vapeur
«Lipa» qui fait le voyage de Manille à cette province. Comme personne ne s’est inquiété de savoir quels furent les malheureux qui périrent dans cette catastrophe, ni à qui appartenaient les bras et les jambes éparpillés dans l’Ile de la Convalecencia et sur les rives du rio, nous ignorons complètement si, parmi ces malheureux, se trouvait quelqu’un de nos amis. Nous sommes satisfaits, comme le furent alors le gouvernement et la presse, de savoir que le seul moine qui était dans le vapeur s’est sauvé et nous n’en demandons pas davantage. Le principal pour nous est la vie des prêtres vertueux dont Dieu prolonge le règne aux Philippines pour le bien de nos âmes[2].
De Maria Clara on ne sut plus rien sinon que le sépulcre semblait l’avoir gardée dans son sein. Nous nous sommes informé près de diverses personnes de beaucoup d’influence, mais aucune n’a voulu nous en dire un seul mot, pas même les dévotes bavardes, qui reçoivent de la fameuse friture de foies de poules et de la sauce plus fameuse encore, appelée «des religieuses», préparées par l’intelligente cuisinière des Vierges du Seigneur.
Cependant:
Une nuit de septembre, l’ouragan rugissait et frappait de ses gigantesques ailes les édifices de Manille; le tonnerre résonnait à chaque instant, les éclairs illuminaient par moments les ravages du vent déchaîné et plongeaient les habitants dans une épouvantable terreur. La pluie tombait à torrents. Aux lueurs qui zébraient l’obscurité on voyait parfois un morceau de toit, un volet emportés par le vent, s’abattre avec un horrible fracas: pas une voiture, pas un passant ne se risquait par les rues. Quand l’écho rauque du tonnerre, cent fois répercuté, se perdait au loin, on entendait le soupir du vent qui faisait tourbillonner la pluie, produisant un trac-trac répété contre les conchas des fenêtres fermées.
Des gardes s’étaient abrités dans un édifice en construction près du couvent: c’étaient un soldat et un distinguido[3].
—Que faisons-nous ici? disait le soldat; il n’y a personne dans la rue... nous devrions aller quelque part; ma maîtresse demeure dans la calle del Arzobispo.
—D’ici là, il y a un bon bout, et nous nous mouillerons, répondit le distinguido.
—Qu’est-ce que cela fait, pourvu que la foudre ne nous tue pas?
—Bah! n’aie pas peur; les religieuses doivent avoir un paratonnerre pour se garer.