Je dis au moins car Gaffarel, après avoir examiné les témoignages de Platon, de Xanthe de Lydie, de Pline, d’Hermipos, et d’Eudoxe, le croit antérieur à notre ère de quinze cents ans. Qu’il en soit ce que l’on voudra, il est certain que Zarathustra parlait déjà d’une espèce de Purgatoire et donnait les moyens de s’en délivrer. Les vivants pouvaient racheter les âmes de ceux qui étaient morts en état de péché, en récitant des passages de l’Avesta, en faisant de bonnes œuvres, mais à la condition que celui qui priait fût un parent jusqu’à la quatrième génération. Tous les ans, cinq jours étaient consacrés à l’accomplissement de ce devoir. Plus tard, quand cette croyance se fut répandue dans le peuple, les prêtres de cette religion y virent l’occasion d’un grand commerce et exploitèrent
«ces prisons profondément obscures où règne le remords», comme avait dit Zarathustra. Ils établirent alors que, pour le prix de un derem, il paraît que c’était une monnaie de peu de valeur, en pouvait épargner à une âme un an de tortures; mais, comme dans cette religion il y avait des péchés qui coûtaient de 300 à 1000 ans de souffrances, le mensonge, la mauvaise foi, le manquement à une parole donnée, par exemple, etc., il en résultait que les voleurs empochaient des millions de derems. Ici vous voyez déjà quelque chose qui ressemble à notre Purgatoire, bien qu’il faille tenir compte de la différence des religions.
Un éclair, suivi d’un retentissant coup de tonnerre, fît lever la tête à Doray qui dit en se signant:
—Jésus, Marie, Joseph! je vous laisse! je vais brûler la palme bénite et allumer les chandelles de pardon.
La pluie commença à tomber à torrents. Le philosophe Tasio poursuivit, tandis qu’il regardait s’éloigner la jeune femme:
—Maintenant qu’elle est partie, nous pouvons parler sur ce sujet plus raisonnablement. Doray, bien qu’un peu superstitieuse est bonne catholique et je n’aime pas arracher la foi du cœur; une foi pure et simple ne ressemble pas plus au fanatisme que la flamme à la fumée, que la musique à un charivari: les imbéciles et les sourds peuvent seuls s’y tromper. Entre nous, nous pouvons dire que l’idée du Purgatoire est bonne, sainte et raisonnable; elle continue l’union entre ceux qui furent et ceux qui sont encore; elle oblige à une plus grande pureté de vie. Le mal est dans l’abus qui s’en fait.
Mais voyons maintenant comment a pu passer dans le catholicisme cette idée qui n’existait ni dans la Bible ni dans les Saints Évangiles. Ni Moïse ni Jésus-Christ n’en font la plus petite mention et l’unique passage que l’on cite des Macchabées est insuffisant, sans compter que ce livre fut déclaré apocryphe par le concile de Laodicée et que la Sainte Église Catholique ne l’admit que longtemps après. La religion païenne non plus n’avait rien qui y ressembla. Le passage tant cité de Virgile: Aliæ panduntur inanes[2], qui donna occasion à Saint Grégoire le Grand de parler des âmes opprimées et que Dante amplifia dans sa Divine Comédie, ne peut être l’origine de cette croyance. Ni les brahmanes, ni les boudhistes, ni les Égyptiens qui donnèrent à la Grèce et à Rome leur Caron et leur Averne, n’avaient non plus rien qui ressemblât à cette idée. Je ne parle pas ici des religions des peuples du Nord de l’Europe; celles-là, religions de guerriers, de bardes et de chasseurs mais non de philosophes, si elles conservaient encore leurs croyances et jusqu’à leurs rites, même christianisées, n’ont pu accompagner les hordes de leurs fidèles aux sacs de Rome ni s’asseoir au Capitole: c’étaient des religions de brumes qui se dissipaient au soleil du midi.—Donc, les chrétiens des premiers siècles ne croyaient pas au Purgatoire; ils mouraient avec cette joyeuse confiance de voir aussitôt Dieu face à face. Les premiers pères de l’Église qui semblent le mentionner, furent S. Clément d’Alexandrie, Origène et S. Irénée; peut-être avaient-ils été influencés par la religion de Zarathustra qui, alors, florissait et était très répandue dans tout l’Orient, car nous lisons très fréquemment des reproches adressés à l’orientalisme d’Origène. S. Irénée voulut en prouver l’existence par le fait que Jésus-Christ était resté «trois jours dans les profondeurs de la terre», trois jours de Purgatoire, et il en concluait que chaque âme devait y rester jusqu’à la résurrection de la chair, bien que cette assertion semble être contredite par le Hodie mecum eris in Paradiso[3]. S. Augustin parla aussi du Purgatoire, mais, s’il n’affirme pas son existence, il ne la croit pas cependant impossible, en supposant que dans l’autre vie pourraient se continuer les châtiments que nous recevons en celle-ci pour nos péchés.
—Diantre soit de S. Augustin! s’écria D. Filipo; n’était-il pas satisfait de ce que nous souffrons ici-bas qu’il en voulut la continuation?
—Donc, les choses allaient ainsi: les uns y croyaient, les autres n’y croyaient pas. Malgré que S. Grégoire en soit déjà arrivé à l’admettre dans son de quibusdam levibus culpis esse ante judicium purgatorius ignis credendus est[4], rien sur ce sujet ne fut définitivement établi jusqu’à l’année 1439, c’est-à-dire huit siècles après, dans laquelle le concile de Florence déclara qu’il devait exister un feu purificateur pour les âmes de ceux qui sont morts dans l’amour de Dieu mais sans avoir satisfait encore à la justice divine. Enfin, le Concile de Trente, sous Pie IV en 1563, dans la XXVe session, rendit le décret du Purgatoire qui commence ainsi: Cum catholica ecclesia, Spiritu Sancto edocta, etc[5], où il est dit que les secours des vivants, les prières, les aumônes et autres œuvres pieuses et surtout et avant tout le sacrifice de la messe, sont les moyens les plus efficaces de délivrer les âmes. Les protestants n’y croient pas, ni non plus les pères grecs, car ils cherchent au moins à leurs dogmes un fondement biblique quelconque et disent que le délai pour le mérite ou le démérite se termine à la mort et que le Quodcumque ligaberis in terra[6] ne peut dire usque ad purgatorium[7], mais à cela on pourrait répondre que le Purgatoire étant au centre de la terre tombe naturellement sous la domination de S. Pierre. Mais je n’en finirais pas si je devais répéter tout ce qui s’est dit sur ce fait. Un jour que vous voudrez discuter avec moi là-dessus, venez chez moi et là nous ouvrirons les livres et nous parlerons librement et tranquillement. Maintenant, je m’en vais; je ne sais pourquoi cette nuit la piété des chrétiens permet le vol—les autorités laissent faire—et je crains pour mes livres. Si on devait me les voler pour les lire, je ne dirais rien, mais je sais que beaucoup voudraient les brûler par charité pour moi et ce genre de charité, digne du calife Omar, est terrible. Il en est qui, à cause de ces livres, me croient déjà damné...
—Mais je suppose que vous croyez à la damnation? demanda en souriant Doray qui revenait en apportant dans un petit brasero des feuilles sèches de palme répandant une fumée insupportable mais un agréable parfum.