J'ai entendu la voix du rossignol sauvage, elle m'est entrée au cœur; elle allège les soucis et les chagrins qui me viennent d'amour...

Celui-là mène une vie bien misérable qui ne guide pas vers la joie et l'amour son cœur et ses désirs; car la nature déborde de joie, les échos en résonnent partout, prés, jardins et vergers, vallées, plaines et bois.

Moi hélas! que l'amour oublie, j'aurais ma part de joie, mais la tristesse me trouble et je ne sais où me reposer... Ne me tenez pas pour léger si j'en dis quelque mal.

Une dame fourbe et discourtoise, racine de mauvais lignage, m'a trahi; mais elle est trahie à son tour et cueille le rameau avec lequel elle se bat elle-même...

Je l'avais pourtant bien servie jusqu'au moment ou j'ai vu son cœur volage; puisqu'elle ne m'accorde pas son amour, je serais bien fou de la servir; car un service qui n'est pas récompensé et une attente bretonne font du seigneur un écuyer.

Que Dieu donne une mauvaise destinée à qui porte mauvais message; sans les médisants, j'aurais joui de son amour; c'est folie de discuter avec sa dame, je lui pardonne si elle me pardonne, et tous ceux-là sont menteurs qui m'en ont fait dire du mal [18].

Bernard demeura à la cour du comte de Toulouse jusqu'à la mort de ce dernier (1194). Bernard était à ce moment-là un homme âgé, car ses premières poésies datent d'avant 1150. A la mort du comte il se retira dans une abbaye célèbre de son pays natal, l'abbaye de Dalon, où il mourut. Notre poète connut la gloire; ses poésies se trouvent dans la plupart des «chansonniers», c'est-à-dire dans les anthologies qui renferment les poésies des troubadours. Il est souvent cité par les troubadours suivants qui lui empruntent de nombreux passages. Un grand poète contemporain, Carducci, lui a consacré une étude intitulée: Bernard de Ventadour, un poète de l'amour au XIIe siècle [19].

C'est bien le titre qui lui convient: c'est l'amour qui l'a rendu poète et il ne conçoit pas d'autre inspiration poétique que celle qui lui vient de cette source. Une de ses chansons n'est qu'un développement de ce thème; nous en citerons un simple extrait en terminant.

La poésie n'a guère pour moi de valeur, si elle ne vient du fond du cœur—mais elle ne peut venir de cette source que s'il y règne un parfait amour—c'est pour cette raison que mes chants sont supérieurs à ceux des autres; car la joie d'amour remplit tout mon être, bouche, yeux, cœur et sentiment.

Que Dieu s'abstienne de m'enlever le désir d'aimer; quand je ne devrais rien posséder, quand chaque jour m'apporterait de nouveaux maux, j'aurai toujours le cœur prêt à l'amour.

Par ignorance, la foule grossière blâme l'amour; cela ne lui cause aucun dommage; il n'y a de basses amours que les amours vulgaires, qui n'ont que le nom et l'apparence d'amour...

L'amour de deux parfaits amants consiste à plaire et à avoir mêmes désirs; on n'obtient rien si les désirs ne sont pas semblables; celui-là est vraiment fou qui reproche à l'amour ce qu'Amour désire et qui lui vante ce qui ne lui plaît pas [20].

Ce n'est pas étonnant, dit-il ailleurs, que je chante mieux que les autres troubadours, car je suis plus porté qu'eux vers l'amour et je suis mieux fait à ses commandements; j'ai mis en lui mon corps et mon cœur, mon savoir et mon intelligence, ma force et mon espoir; je suis tellement entraîné vers l'amour que rien plus au monde ne m'intéresse [21].

Nous pouvons nous arrêter sur ces déclarations; aussi bien on les retrouve partout dans l'œuvre de notre poète.

Il est aussi un des troubadours qui ont le mieux exprimé le pouvoir ennoblissant de l'amour, qui est, suivant leur doctrine, la plus noble passion de l'homme, source de toute vertu et de tout talent. Seulement il était difficile de varier à l'infini le développement de ce thème; on l'épuisa de bonne heure et il y eut—trop tôt pour la poésie provençale—trop de convention, trop d'artifice dans l'expression de cette théorie.

Ce défaut capital, qui va s'accentuant pendant le XIIIe siècle, n'apparaît guère encore chez Bernard de Ventadour. Sans doute les yeux exercés peuvent y reconnaître des germes de caducité et de décadence, mais ils y sont rares. Ce qui domine c'est la finesse, une finesse apprêtée et maniérée dont malheureusement le charme disparaît dans la traduction; une imagination vive et sensible; et surtout une fraîcheur de sentiment et de poésie qu'on ne retrouve pas souvent dans la poésie provençale. Il n'est pas jusqu'aux débuts de ses chansons (qui en sont pourtant la partie conventionnelle) qui ne se distinguent par la fraîcheur et l'originalité des descriptions. Il a vu «l'alouette mouvoir de joie ses ailes vers le soleil»; il a entendu le rossignol «se réjouir sous les fleurs du verger». Il sait exprimer avec une grâce et une poésie toutes naïves les sentiments que fait naître en lui le contraste entre l'aspect de la nature et l'état de son cœur. Quand ce cœur est à la joie, peu lui importe que la neige couvre le sol: l'hiver est alors un printemps et la neige lui rappelle les fleurs blanches du mois de mai; quand le pâle soleil d'hiver est caché, «une clarté d'amour ensoleille son cœur». Le chant du rossignol l'éveille, «tout réjoui d'amour»; mais si son cœur est à la tristesse, ce même chant n'a plus de charmes: «moi qui aimais chanter, je meurs de tristesse et d'ennui, quand j'entends joie et allégresse». C'est le même sentiment qui lui a inspiré la chanson citée plus haut et dont nous rappelons le trait suivant: «car la nature déborde de joie, les échos en résonnent partout, prés, jardins et vergers, vallées, plaines et bois».

Ce sont bien là des accents de poète lyrique; ils sont moins profonds ou moins éclatants que ceux auxquels nous ont habitués les poètes contemporains; mais ils proviennent de la même source: du cœur plutôt que de l'esprit. Cette sincérité dans l'inspiration, sa conception de la vie, son imagination naïve et gracieuse, tout contribue à donner à Bernard de Ventadour une place privilégiée dans la littérature provençale.


CHAPITRE VI