Mais nous serions dupes des apparences si nous nous en tenions à cette impression. Le mobile le plus ordinaire des indignations poétiques de notre troubadour, c'est à peu près le seul intérêt personnel. Quand il prend part au soulèvement des barons aquitains contre leur suzerain, Richard Cœur de Lion, ce n'est pas pour aider l'Aquitaine à conquérir son indépendance, mais pour se venger de Richard et obtenir quelques morceaux à la curée finale. Quand la guerre éclate entre Henri II d'Angleterre et Philippe Auguste, il manifeste un enthousiasme qui ressemble à du patriotisme: il rappelle à Philippe Auguste le souvenir de Charlemagne et lui demande s'il laissera longtemps à l'abandon les cinq duchés qui composent la couronne de France. Mais le patriotisme n'a rien à faire dans cet enthousiasme factice: en voici l'explication: «Ne croyez pas, dit-il, dans une de ses pièces politiques, que j'aie l'humeur belliqueuse, si je souhaite toujours de voir les puissants en venir aux mains; c'est grâce à cela que les vassaux et les châtelains peuvent avoir du bon temps, car bien plus larges, plus généreux, plus accueillants, je vous le jure, sont les puissants, quand ils ont la guerre que quand ils ont la paix.» «Quand les rois font des folies, dit Horace, ce sont les peuples qui en pâtissent.» Ce n'était pas le cas pour Bertran de Born et pour les autres barons de cette contrée limousine toujours en révolte contre leurs suzerains.

Bertran de Born est le poète de la guerre; il l'aime surtout pour les profits immédiats qu'on en peut retirer. «Le danger est grand, mais le gain est encore supérieur.» «Nous entendrons bientôt, dit-il dans la même pièce, les trompettes et les tambours, nous verrons bannières, gonfanons, et enseignes, les chevaux blancs et noirs... on prendra leurs biens aux usuriers, on ne verra plus par les chemins les marchands aller tranquilles et les bourgeois, vivre sans crainte... celui-là sera riche qui voudra étendre la main.»

C'est en pensant à cette pièce et à quelques autres du même genre qu'un éditeur de Bertran de Born l'a appelé un «condottiere» poétique; le mot est assez juste. Mais on ne peut nier qu'il n'ait senti en soldat la poésie de la guerre, avec toute sa réalité. Voici sans doute le plus brillant éloge qu'on en trouve dans la poésie du moyen âge.

Bien me plaît la bonne saison de Pâques, qui fait naître feuilles et fleurs; j'aime à entendre la joie des oiseaux qui emplissent les bocages de leurs chants; mais j'aime aussi à voir, parmi les prés, tentes et pavillons dressés et j'ai une grande allégresse à voir rangés par la campagne chevaliers et chevaux armés.

J'aime à voir les éclaireurs mettre en fuite les gens qui emportent leurs biens; j'aime à voir venir après eux une grande masse d'hommes d'armes; j'aime à voir les forts châteaux assiégés, les fortifications brisées et démolies et l'armée sur le rivage, entourée de fossés et de palissades aux pieux solides et serrés...

Nous verrons à l'entrée de la bataille trancher et rompre masses d'armes, épées, casques de couleur et boucliers; nous verrons maints vassaux frappés ensemble et les chevaux des morts et des blessés errer à l'aventure; qu'au moment de l'assaut tout chevalier ne pense qu'à briser bras et têtes, car il vaut mieux être mort que vaincu.

Je vous l'assure, ni le manger, ni le boire, ni le dormir ne me plaisent autant que le cri de guerre: à eux! et le hennissement, dans l'ombre des bois, des chevaux privés de leurs cavaliers; rien ne me plaît comme d'entendre: à l'aide! à l'aide! de voir tomber chefs et soldats sur l'herbe ou dans les fossés et de contempler les morts qui portent encore au flanc le tronçon des lances avec leurs flammes [20].

Quel que soit le mobile qui a inspiré cette poésie et quelques autres du même ton, on ne peut nier qu'elle ne sente ce que Victor Hugo a appelé «l'odeur fauve de la bataille». Ce sont des accents auxquels les troubadours ne nous avaient pas encore habitués. Le contraste est rude entre cette poésie vivante, d'une vie farouche et brutale, et les chansons amoureuses des premiers troubadours. C'est de ce contraste que naît, en partie, l'intérêt de l'œuvre de Bertran de Born. Il forme une exception parmi les troubadours.

Il donne, dans cette poésie un peu efféminée, comme une note martiale et virile; il y a là des bruits de clairons et de tambours, comme un écho des fanfares guerrières. Saluons cette poésie au passage; nous ne la retrouverons pas dans la littérature provençale.


CHAPITRE VII

LA PÉRIODE CLASSIQUE (Suite)

Raimbaut d'Orange et la comtesse de Die.—Sincérité des poétesses provençales et de la comtesse de Die en particulier.—Pierre d'Auvergne.—La satire littéraire.—Le message du rossignol.—Peire Vidal.—Une vie originale.—Folquet de Marseille.—Folquet évêque de Toulouse et les hérétiques albigeois