Moines blancs ou moines noirs, prêtres de toute robe et de tout ordre sont compris dans ces satires. Mais parmi les ordres nouveaux un paraît exciter plus que tout autre la verve satirique de Peire Cardenal, ce sont les Jacobins; si le portrait qu'il en trace est exact—et d'autres documents nous renseignent sur l'état des ordres religieux fondés après la croisade—on peut voir quels étranges serviteurs soutenaient au milieu des populations méridionales la cause de la religion pour laquelle ces populations avaient été frappées.
Avec une voix angélique, d'une langue déliée, avec des mots subtils, avec de purs sanglots, ils montrent la voie du Christ que chacun devrait suivre, comme il la suivit pour nous... La religion fut d'abord honorée par des hommes ennemis du bruit; mais les Jacobins ne se taisent pas après leur repas; ils discutent sur les vins pour savoir quels sont les meilleurs; querelles et procès sont leur vie ordinaire et ils traitent de Vaudois qui les en détourne; ils cherchent à connaître les secrets pour mieux se faire craindre...
Leur pauvreté n'est pas une pauvreté spirituelle; tout en gardant leurs biens ils prennent celui des autres; ils laissent pour de belles robes tissées en laine anglaise le cilice qui leur est trop rude; ils ne partagent pas leur manteau comme faisait saint Martin—ils convoitent les aumônes destinées aux pauvres [21].
Voici dans la même satire le portrait en pied du jacobin.
Vêtus de vêtements fins et souples, amples, légers en été, épais en hiver, avec de bonnes chaussures, semelles à la française, et quand il fait grand froid en bon cuir de Marseille bien cousu, ils vont prêchant et disent qu'au service de Dieu ils mettent leur cœur et leur avoir...
Cette vie inspire à notre troubadour une réflexion toute rabelaisienne: vivons gaîment, dit-il, plus de jeûne ni de pénitence, bons «coulis et bonne sauces bien grasses», des vins de choix, suivons le bon exemple: «si les bons vins, la bonne chère et la bonne vie mènent à Dieu, nous irons sûrement», aussi sûrement qu'eux.
Cette dernière réflexion ne doit pas nous cacher ce qu'il y a de grave et de hardi dans ces satires. On y trouve en raccourci les arguments les plus redoutables qu'on ait invoqués sinon contre l'Église et contre la religion, du moins contre ses serviteurs. La recherche de la puissance politique, la mainmise sur les cœurs, dans un ordre moins relevé l'amour des richesses en désaccord si parfait avec la pauvreté de l'Église primitive, ce sont là des attaques qui ne lui ont pas été ménagées dans la polémique moderne; elles datent de loin; parmi les ordres qui se forment pendant le XIIIe siècle celui des Frères Mineurs, rival de celui des Dominicains, a pour règle et pour principes le mépris des richesses et ce principe engendrera avec Bernard Délicieux des querelles et des hérésies.
Les attaques suivantes ne sont pas moins graves.
Les moines sont si cupides, si pleins d'orgueil et de mauvais désirs, qu'ils connaissent cent fois plus de ruses que voleurs et malfaiteurs; s'ils peuvent causer avec vous de vos secrets vous ne pourrez pas plus vous en défaire que s'ils étaient vos frères.
Voilà comment ils bâtissent leurs maisons et créent leurs beaux vergers; mais ce ne sont pas leurs sermons qui convertiront Turcs ou Persans, car ils ont trop peur de passer la mer et d'y mourir; ils aiment mieux bâtir ici que se battre là-bas (en Terre Sainte).
Pour de l'argent vous obtiendrez d'eux votre pardon, quelque mal que vous ayez fait; pour de l'argent ils sont tellement ingénieux qu'ils donnent la sépulture aux usuriers; mais ils ne visitent, ni n'accueillent ni n'ensevelissent le pauvre.
Ils ne font que quêter toute l'année; puis ils s'achètent de bons poissons, beau pain blanc, bons vins savoureux, bons vêtements chauds contre le froid; plût à Dieu que je fusse de tel ordre, si je pouvais être sauvé [22]!
Et voici enfin contre les ordres religieux un dernier trait plus violent que les autres.
Les vautours ne sentent pas plus vite la chair puante que les clercs et les frères Prêcheurs ne sentent où est la richesse; aussitôt ils deviennent l'ami du riche et si la maladie l'accable, ils se font faire des donations... Mais savez-vous que devient la richesse mal acquise? il viendra un fort voleur qui ne leur laissera rien; c'est la Mort qui les abat et, avec quatre aunes de drap, les envoie dans une demeure où les maux ne leur manqueront pas [23]...