Les troubadours en Catalogne.—Relations entre le Midi de la France et la péninsule ibérique.—Jaime Ier d'Aragon et les troubadours.—Les troubadours en Castille: Alphonse X le Savant.—La poésie galicienne ou portugaise.—Le roi-poète Denys.—Influence provençale.—Les Minnesinger.—Influence provençale: comment elle s'est produite.—L'originalité des Minnesinger.—Walter von der Vogelweide.—La poésie lyrique de la langue d'oïl.—L'école «provençalisante».—Conon de Béthune; le châtelain de Coucy; Gace Brulé.

La péninsule ibérique fut de très bonne heure pour les troubadours un pays de prédilection. Les cours d'Aragon, de Castille, de Léon, de Navarre, de Portugal, leur furent hospitalières. Ils y trouvèrent des princes éclairés, amoureux de poésie, et récompensant royalement le talent; il n'en fallait pas davantage pour attirer de tous les points du Midi de la France jongleurs et troubadours. Au point de vue linguistique la langue catalane n'était—et n'est encore—qu'une variété des dialectes occitaniques; cette circonstance rendit encore plus faciles les relations littéraires.

Les troubadours se rendaient en Espagne par les deux grandes voies qui ont toujours existé aux extrémités de la chaîne des Pyrénées. L'une—celle de l'Ouest—avait une importance de premier ordre parce qu'elle était le «chemin des pèlerins» qui allaient à Saint-Jacques de Compostelle, en Galice [1]. Elle portait en Espagne le nom de «chemin français». Celle de l'Est n'avait pas moins d'importance; elle mettait en rapports la Provence avec le comté de Barcelone et le royaume d'Aragon. Les relations étaient d'autant plus étroites que les comtes de Barcelone et rois d'Aragon avaient des possessions dans le Midi de la France, par exemple Montpellier.

Nous ne pouvons pas, dans cette brève esquisse, étudier on détail l'influence de la poésie des troubadours en Espagne. Il y faudrait un volume, et il a été écrit il y a près d'un demi-siècle. Contentons-nous de résumer à grands traits cette histoire.

Rappelons d'abord que l'Espagne continue pendant le XIIe et le XIIIe siècle la «reconquista», la «reconquête» de son sol sur les Maures et que les poésies des troubadours qui ont vécu en Espagne sont remplies de l'écho de ces croisades.

La Catalogne, grâce à son affinité linguistique et à sa situation géographique, fut une des régions où l'influence de la poésie provençale se fit le plus profondément sentir. Elle était considérée par les troubadours comme le pays de la joie et de la gaîté; les allusions à la bonne humeur, au bon accueil des Catalans sont nombreuses dans l'œuvre des troubadours; voici comment s'exprime l'un d'eux dans une pièce à refrain.

Puisque mon étoile n'a pas voulu que de ma dame me vienne le bonheur... il faut que je me mette dans la voie du vrai amour: et cette voie je l'apprendrai bien dans la gaie Catalogne, parmi les Catalans vaillants et les Catalanes aimables. Car courtoisie, mérite et valeur, joie, reconnaissance et galanterie, libéralité et amour, connaissance et grâces, toutes ces qualités sont l'apanage de la Catalogne, où les hommes sont vaillants et les femmes aimables [2].

Comme les troubadours italiens, les troubadours catalans écrivirent en provençal jusqu'au XIVe siècle, quoique de belles chroniques [3] aient été composées en prose catalane pendant le règne de Jaime Ier d'Aragon (1213-1276) et de ses successeurs immédiats.

Ce roi, qu'on a appelé le «Conquistador» à cause de ses victoires sur les Maures, est un de ceux qui, en Espagne, ont été le plus accueillants aux troubadours. Né à Montpellier en 1208, il aimait à revenir dans sa «bonne ville», toujours suivi d'un nombreux cortège de troubadours et de jongleurs. Plus d'un l'accompagna dans ses expéditions et reçut des terres, par exemple après le siège de Valence. Jaime d'Aragon accueillit surtout les troubadours languedociens qui s'exilèrent pour fuir les rigueurs de l'Inquisition ou qui ne s'accommodaient pas du nouveau régime créé dans le Midi de la France à la suite de la croisade contre les Albigeois. De ce nombre furent Peire Cardenal, Bernard Sicart de Marvejols, et, pendant la dernière période de sa vie, son favori N'At de Mons.

Si les troubadours ont fait l'éloge de Jaime Ier [4], ils ne lui ont pas ménagé leurs critiques en une circonstance où il n'a pas secondé leurs désirs comme ils l'auraient voulu. Il s'agit du soulèvement de 1242, fomenté par le comte de la Marche, le comte de Toulouse et autres seigneurs, et qui fut le dernier effort du Midi pour recouvrer son indépendance. Le bruit avait couru que le roi d'Aragon avait promis de secourir le comte de Toulouse, comme l'avait fait son père, mort à Muret pendant la croisade contre les Albigeois. Aussi la déception fut-elle grande quand on apprit que le Conquistador n'était pas intervenu dans cette courte lutte et avait laissé battre les Anglais et leurs alliés à Saintes et à Taillebourg. Voici comment un troubadour exprime son indignation.