Je devrais m'abstenir de chanter, car au chant convient l'allégresse, et un tel souci m'oppresse qu'il m'attriste complètement, quand je me remémore le pénible temps passé, que je considère le triste temps présent et que je songe à l'avenir: ce sont là tout autant de motifs de pleurer.

C'est pourquoi mon chant, qui est sans allégresse, ne devrait pas avoir de charme, mais Dieu m'a donné un tel talent qu'en chantant je retrace ma folie, mon bon sens, ma joie, mon déplaisir, ce qui me nuit et ce qui m'est utile; car autrement je ne dis presque rien de bien; mais je suis venu trop tard.

C'était un monde déjà trop vieux que celui où il vécut et la poésie n'y jouissait guère de la considération qu'elle avait connue dans l'âge précédent.

Mais le dernier troubadour eut, comme ses prédécesseurs, l'orgueil de son art. Pendant sa vie errante voici comment il se consolait de sa misère: «De mon agréable richesse (c'est-à-dire le talent poétique) que nul ne peut m'enlever, je sais gré à la noble dame que j'adore et plus encore, s'il se pouvait, à l'amour.» C'est cet orgueil de poète qui fait l'intérêt de sa vie. Ce dernier représentant de la poésie provençale se fait remarquer en pleine décadence par un souci très vif de son art: par ce côté de son talent il est bien de la race des grands troubadours.

Son œuvre est des plus variées. Il est un virtuose en métrique, pour l'agencement des strophes et des rimes. Comme chez la plupart des troubadours de la décadence, les poésies morales, didactiques et religieuses y tiennent une grande place. Mais curieux d'originalité il a inventé des genres nouveaux et a essayé de donner une vie nouvelle à des genres anciens. Il y a admirablement réussi dans ses pastourelles. Les six qui nous restent de lui forment un groupe à part dans son œuvre. Il met en scène la même bergère, jeune fille dans la première pièce, mère de famille dans les dernières. Il y a là une sorte de drame, dont l'action se prolonge à travers plusieurs années; dans les différents actes le dialogue est vivant, animé, brillant, surtout par suite d'un artifice de style qui consiste à enfermer demandes et réponses dans un ou deux vers.

La première pastourelle débute par un gracieux tableau qui est d'ailleurs de style dans ce genre.

L'autre jour j'allais le long d'une rivière, me réjouissant tout seul; car l'amour me conduisait et me poussait à chanter. Je vis une gaie bergère, belle et avenante, qui gardait ses agneaux. Je me dirigeai vers elle; je la trouvai fière, avec un air convenable; elle me fît bonne mine à ma première demande.

Car je lui demandai: «Jeune fille, fûtes-vous aimée et savez-vous aimer?» Elle me répondit sans détour: «Seigneur, sûrement je me suis déjà promise.—Jeune fille, puisque je vous ai rencontrée, je serais heureux si je pouvais vous plaire.—Vous m'avez trop cherchée, sire; si j'étais folle, je pourrais y penser.—Cela ne vous plaît pas?—Non, seigneur, ni ne doit me plaire...

—Jeune fille, ne craignez pas que je vous veuille honnir.

—Seigneur, je suis votre amie, puisque la sagesse vous retient.—Jeune fille, quand je suis sur le point de faillir, pour me retenir je pense à Beau Déport.—Seigneur, votre amitié me plaît fort; maintenant vous vous faites aimer.—Jeune fille, qu'est-ce que j'entends?—Que je sens quelque inclination pour vous, seigneur.

—Dites, charmante fille, qui vous fait dire à présent parole si aimable?—Seigneur, où que j'aille on entend les jolies chansons de Guiraut Riquier.—Mais vous ne prononcez pas encore le mot que je vous demande.—Seigneur, Beau Déport qui vous préserve de tout blâme, ne vous protège-t-elle pas?—Cela ne me profite guère.—Au contraire, seigneur.—Jeune fille, je reprendrai souvent ce sentier.»

Il y revint en effet deux ans plus tard (1262) et voici le début de sa deuxième pastourelle.

L'autre jour je rencontrai la bergère d'antan; je la saluai et la belle me rendit mon salut; puis elle me dit: «Seigneur, comment êtes-vous resté si longtemps sans que je vous voie? L'amour ne vous tourmente guère.—Si, jeune fille, plus qu'il ne paraît.—Seigneur, comment pouvez-vous supporter ce chagrin?—Il est si grand qu'il m'a fait venir ici.—Moi aussi, seigneur, j'allais vous cherchant.—Mais vous êtes ici gardant vos agneaux?—Et vous de passage, seigneur, à ce qu'il me semble?»

La conversation se poursuit sur ce ton, le poète parlant amour et la prude bergère le rappelant aux convenances et le calmant d'un mot en lui rappelant le souvenir de Beau Déport.

Deux ans après nouvelle rencontre (1264). C'est le sujet de la troisième pastourelle. Le troubadour y introduit un élément nouveau qui consiste à supposer qu'il ne reconnaît pas la jeune fille.