Voilà pour l'honneur qui a rejailli sur le poète; et voici pour la perfection morale dont Beau Déport fut la source: «Et comme ma dame au gentil corps honoré, ornée de toutes les qualités, ne fut ni reprise ni blâmée, pas même d'une mauvaise pensée, je l'aime plus parfaitement et avec crainte; car il me semble que si elle ne m'avait pas refusé son amour, elle et moi nous aurions déchu. Aussi ai-je grandi en sagesse, au point que les vils espoirs me déplaisent.» Valeur littéraire et valeur morale proviennent du même principe; le pouvoir d'amour est tel qu'il opère des miracles: «Amour fait faire toutes actions convenables et donne les qualités qui accompagnent l'honneur. Donc amour est doctrine de valeur; il n'est pas d'homme si méprisable que l'amour ne transforme en homme d'honneur pourvu qu'il aime.»
On voit à quelle haute conception morale mène l'amour ainsi entendu. Cependant même sous cette forme il ne trouva bientôt plus grâce devant les idées morales et surtout religieuses du temps et Riquier lui-même eut l'occasion de renier sa doctrine pourtant si épurée.
On se souvient du concours littéraire qu'avait institué le comte de Rodez et où Riquier remporta le prix. Le sujet du concours était, avons-nous dit, le commentaire d'une chanson obscure d'un troubadour d'ailleurs peu connu. Le sujet de la chanson (écrite pendant la période classique, tout au début du XIIIe siècle) était la description du palais qu'habite l'amour; ou plutôt le «tiers inférieur d'amour».
Il y a trois espèces d'amours: l'amour céleste, l'amour naturel (amour des parents) et l'amour charnel: c'est celui-là qui est le «tiers inférieur». Il a grand pouvoir, personne ne lui résiste. «Cet amour est déréglé, dit Riquier, et ne peut juger droitement; il n'écoute que la volonté (nous dirions la passion) et non la raison. Les amants trouvent ses débuts agréables, mais ensuite viennent «tourments, soucis et chagrins».
Entre ces trois sortes d'amours le poète moraliste a vite fait son choix. Il méprise le «tiers inférieur d'amour»; il supporte l'amour naturel (celui des parents et des enfants); mais il met bien au-dessus des deux l'amour divin; il souhaite de voir le palais élevé où il jouira «de la paix sans fin, de l'amour sans restriction, des biens parfaits sans dommage, du plaisir sans tristesse et de la joie sans désir».
Ce commentaire et l'accueil sympathique qu'il reçut dans la dernière société où la poésie des troubadours fut honorée nous a gardé l'écho des préoccupations religieuses du temps. La théorie de l'amour péché inventée par l'Église a pénétré dans la poésie provençale: elle n'en sortira pas de sitôt. Nous comprenons mieux après cela quelques mots graves que l'on rencontre chez Riquier et chez un troubadour contemporain: la poésie est qualifiée de «péché» par les autorités religieuses du temps. Aussi se transforme-t-elle; c'est l'époque où fleurissent les poésies à la Vierge dont quelques-unes sont remarquables de grâce. Bientôt la poésie religieuse sera seule permise.
Tous ces faits sont des indices de la transformation profonde qui s'est produite dans les mœurs. A un siècle de paganisme qui est l'époque de la période classique succède une période d'agitation religieuse. La croisade contre les Albigeois marque le triomphe de l'orthodoxie. Les congrégations, les ordres religieux se multiplient, font une propagande incessante; petit à petit l'esprit public se transforme; la poésie profane même sous sa forme la plus épurée devient un «péché», la poésie religieuse est la seule qui soit admise ou comprise. Tel est le terme de l'évolution auquel est arrivée à la fin du XIIIe siècle, chez Riquier et ses contemporains, la poésie des troubadours. Sous cette forme elle n'est presque plus reconnaissable; et cependant, dans les chansons à la Vierge en particulier, il a suffi de peu de chose pour la transformer.
Ce furent ces chansons à la Vierge qui devinrent bientôt une sorte de poésie officielle. En effet Guiraut Riquier mourut dans les dernières années du XIIIe siècle. Un quart de siècle plus tard (1323) sept bourgeois de Toulouse, avec autant de zèle que de naïveté, cherchèrent à rallumer le flambeau éteint. Ils fondèrent une Académie, instituèrent des concours (qui vivent encore aujourd'hui) et établirent un code poétique; en souvenir de l'ancien temps il fut appelé les «Lois d'amour». Mais les anciens dieux étaient bien morts et la nuit avait définitivement succédé au crépuscule.
La nouvelle École malgré son titre de Consistoire de la Gaie-Science ou Gai-Savoir eut des tendances exclusivement morales et religieuses. Le culte de la femme qui avait fait la gloire de la poésie des troubadours y devint le culte de la Vierge. Mais ces chansons à la Vierge avaient donné—avec Guiraut Riquier et ses contemporains—la mesure de la grâce et du charme qu'on y pouvait atteindre. Les thèmes de la lyrique religieuse ne présentaient pas en effet la même variété que ceux de la lyrique profane. La monotonie était facile à prévoir; elle caractérise toute cette poésie du XIVe et du XVe siècle. Les mainteneurs—ainsi se nommaient les fondateurs de la nouvelle école—avaient pris soin d'exclure à l'avance tout ce qui pouvait la rompre. Ils n'admirent d'autres genres que ceux qu'on avait déjà traités et où depuis longtemps toute sève était morte. Leur poésie ne fut qu'une poésie de forme, essentiellement académique. On renchérit sur les difficultés métriques que les troubadours avaient léguées, on leur emprunta leurs plus graves défauts, les choses caduques: la rime difficile et recherchée, le style obscur, et de tout cela sortit une poésie correcte, parfois élégante, mais, artificielle, très froide et très monotone.
Ceux-là s'en aperçurent qui demandèrent à la nouvelle école des modèles et des règles. La littérature catalane doit à l'imitation de l'école toulousaine la plupart de ses défauts. Les destinées de cette littérature sont semblables à celle de l'école poétique qu'elle imite, et à laquelle elle emprunte son code. La poésie religieuse y fleurit, la recherche et la préciosité y règnent. Elle est, elle aussi, une littérature académique qui se prolonge sans éclat pendant plusieurs siècles.