A peine était-il revenu en Petite-Bretagne, à Carhaix, il advint que Tristan, pour porter aide à son cher compagnon Kaherdin, guerroya un baron nommé Bedalis. Il tomba dans une embuscade dressée par Bedalis et ses frères. Tristan tua les sept frères. Mais lui-même fut blessé d’un coup de lance, et la lance était empoisonnée.

Il revint à grand’peine jusqu’au château de Carhaix et fit appareiller ses plaies. Les médecins vinrent en nombre, mais nul ne sut le guérir du venin, car ils ne le découvrirent même pas. Ils ne surent faire aucun emplâtre pour attirer le poison au dehors; vainement ils battent et broient leurs racines, cueillent des herbes, composent des breuvages: Tristan ne fait qu’empirer, le venin s’épand par son corps, il blêmit et ses os commencent à se découvrir.

Il sentit que sa vie se perdait, il comprit qu’il fallait mourir. Alors, il voulut revoir Iseut la Blonde. Mais comment aller vers elle? Il est si faible que la mer le tuerait; et si même il parvenait en Cornouailles, comment y échapper à ses ennemis? Il se lamente, le venin l’angoisse, il attend la mort.

Il manda Kaherdin en secret pour lui découvrir sa douleur, car tous deux s’aimaient de loyal amour. Il voulut que personne ne restât dans sa chambre, hormis Kaherdin, et même que nul ne se tînt dans les salles voisines. Iseut, sa femme, s’émerveilla en son cœur de cette étrange volonté. Elle en fut toute effrayée et voulut entendre l’entretien. Elle vint s’appuyer en dehors de la chambre, contre la paroi qui touchait au lit de Tristan. Elle écoute; un de ses fidèles, pour que nul ne la surprenne, guette au dehors.

Tristan rassemble ses forces, se redresse, s’appuie contre la muraille, Kaherdin s’assied près de lui, et tous deux pleurent ensemble, tendrement. Ils pleurent leur bon compagnonnage d’armes, si tôt rompu, leur grande amitié et leurs amours; et l’un se lamente sur l’autre.

«Beau doux ami, dit Tristan, je suis sur une terre étrangère, où je n’ai ni parent, ni ami, vous seul excepté; vous seul, en cette contrée, m’avez donné joie et consolation. Je perds ma vie, je voudrais revoir Iseut la Blonde. Mais comment, par quelle ruse lui faire connaître mon besoin? Ah! si je savais un messager qui voulût aller vers elle, elle viendrait, tant elle m’aime! Kaherdin, beau compagnon, par notre amitié, par la noblesse de votre cœur, par notre compagnonnage, je vous en requiers: tentez pour moi cette aventure, et si vous emportez mon message, je deviendrai votre homme-lige et vous aimerai par-dessus tous les hommes.»

Kaherdin voit Tristan pleurer, se déconforter, se plaindre; son cœur s’amollit de tendresse; il répond doucement, par amour:

«Beau compagnon, ne pleurez plus; je ferai tout votre désir. Certes, ami, pour l’amour de vous je me mettrais en aventure de mort. Nulle détresse, nulle angoisse ne m’empêchera de faire selon mon pouvoir. Dites ce que vous voulez mander à la reine, et je fais mes apprêts.»

Tristan répondit:

«Ami, soyez remercié! Or, écoutez ma prière. Prenez cet anneau: c’est une enseigne entre elle et moi. Et quand vous arriverez en sa terre, faites-vous passer à la cour pour un marchand. Présentez-lui des étoffes de soie, faites qu’elle voie cet anneau: aussitôt elle cherchera une ruse pour vous parler en secret. Alors dites-lui que mon cœur la salue; que, seule, elle peut me porter réconfort; dites-lui que, si elle ne vient pas, je meurs; dites-lui qu’il lui souvienne de nos plaisirs passés, et des grandes peines, et des grandes tristesses, et des joies, et des douceurs de notre amour loyal et tendre; qu’il lui souvienne du breuvage que nous bûmes ensemble sur la mer; ah! c’est notre mort que nous avons bue! Qu’il lui souvienne du serment que je lui fis de n’aimer jamais qu’elle: j’ai tenu cette promesse!»