De nouveau la nef cinglait vers Tintagel. Il semblait à Tristan qu’une ronce vivace, aux épines aiguës, aux fleurs odorantes, poussait ses racines dans le sang de son cœur et par de forts liens enlaçait au beau corps d’Iseut son corps et toute sa pensée, et tout son désir. Il songeait: «Andret, Denoalen, Guenelon, et Gondoïne, félons qui m’accusiez de convoiter la terre du roi Marc, ah! je suis plus vil encore, et ce n’est pas sa terre que je convoite! Bel oncle, qui m’avez aimé orphelin avant même de reconnaître le sang de votre sœur Blanchefleur, vous qui me pleuriez tendrement, tandis que vos bras me portaient jusqu’à la barque sans rames ni voile, bel oncle, que n’avez-vous, dès le premier jour, chassé l’enfant errant venu pour vous trahir? Ah! qu’ai-je pensé? Iseut est votre femme, et moi votre vassal. Iseut est votre femme, et moi votre fils. Iseut est votre femme et ne peut pas m’aimer.»

Iseut l’aimait. Elle voulait le haïr, pourtant: ne l’avait-il pas vilement dédaignée? Elle voulait le haïr, et ne pouvait, irritée en son cœur de cette tendresse plus douloureuse que la haine.

Brangien les observait avec angoisse, plus cruellement tourmentée encore, car seule elle savait quel mal elle avait causé. Deux jours elle les épia, les vit repousser toute nourriture, tout breuvage et tout réconfort, se chercher comme des aveugles qui marchent à tâtons l’un vers l’autre, malheureux quand ils languissaient séparés, plus malheureux encore, quand, réunis, ils tremblaient devant l’horreur du premier aveu.

Au troisième jour, comme Tristan venait vers la tente, dressée sur le pont de la nef, où Iseut était assise, Iseut le vit s’approcher et lui dit humblement:

«Entrez, seigneur.

—Reine, dit Tristan, pourquoi m’avoir appelé seigneur? Ne suis-je pas votre homme lige, au contraire, votre vassal, pour vous révérer, vous servir et vous aimer comme ma reine et ma dame?

Iseut répondit:

«Non, tu le sais, que tu es mon seigneur et mon maître! Tu le sais que ta force me domine et que je suis ta serve! Ah! que n’ai-je avivé naguère les plaies du jongleur blessé? Que n’ai-je laissé périr le tueur du monstre dans les herbes du marécage? Que n’ai-je asséné sur lui, quand il gisait dans le bain, le coup de l’épée déjà brandie? Hélas! je ne savais pas alors ce que je sais aujourd’hui!

—Iseut, que savez-vous donc aujourd’hui? Qu’est-ce donc qui vous tourmente?

—Ah! tout ce que je sais me tourmente, et tout ce que je vois. Ce ciel me tourmente et cette mer, et mon corps et ma vie!»