Trois barons vinrent au roi:

«Sire, faites délier Husdent; nous saurons bien s’il mène tel deuil par regret de son maître; si non, vous le verrez, à peine détaché, la gueule ouverte, la langue au vent, poursuivre, pour les mordre, gens et bêtes.»

On le délie. Il bondit par la porte et court à la chambre où naguère il trouvait Tristan. Il gronde, gémit, cherche, découvre enfin la trace de son seigneur. Il parcourt pas à pas la route que Tristan avait suivie vers le bûcher. Chacun le suit. Il jappe clair et grimpe vers la falaise. Le voici dans la chapelle, et qui bondit sur l’autel; soudain il se jette par la verrière, tombe au pied du rocher, reprend la piste sur la grève, s’arrête un instant dans le bois fleuri où Tristan s’était embusqué, puis repart vers la forêt. Nul ne le voit qui n’en ait pitié.

«Beau roi, dirent alors les chevaliers, cessons de le suivre; il nous pourrait mener en tel lieu d’où le retour serait malaisé.»

Ils le laissèrent et s’en revinrent. Sous bois, le chien donna de la voix et la forêt en retentit. De loin Tristan, la reine et Gorvenal l’ont entendu: «C’est Husdent!» Ils s’effrayent: sans doute le roi les poursuit; ainsi il les fait relancer comme des fauves par des limiers... Ils s’enfoncent sous un fourré. A la lisière, Tristan se dresse, son arc bandé. Mais quand Husdent eut vu et reconnu son seigneur, il bondit jusqu’à lui, remua sa tête et sa queue, ploya l’échine, se roula en cercle. Qui vit jamais telle joie? Puis il courut à Iseut la Blonde, à Gorvenal, et fit fête aussi au cheval. Tristan en eut grande pitié:

«Hélas! par quel malheur nous a-t-il retrouvés! Que peut faire de ce chien, qui ne sait se tenir coi, un homme harcelé? Par les plaines et par les bois, par toute sa terre, le roi nous traque: Husdent nous trahira par ses aboiements. Ah! c’est par amour et par noblesse de nature qu’il est venu chercher la mort. Il faut nous garder, pourtant. Que faire? Conseillez-moi.»

Iseut flatta Husdent de la main et dit:

«Sire, épargnez-le! J’ai ouï parler d’un forestier gallois qui avait habitué son chien à suivre, sans aboyer, la trace de sang des cerfs blessés. Ami Tristan, quelle joie si on réussissait, en y mettant sa peine, à dresser ainsi Husdent!»

Il y songea un instant, tandis que le chien léchait les mains d’Iseut. Tristan eut pitié et dit:

«Je veux essayer; il m’est trop dur de le tuer.»