«Sire, disait-il, retiens Tristan près de toi; tu seras, grâce à lui, un roi plus redouté.»
Et, peu à peu, il assouplissait le cœur de Marc. Mais les félons vinrent à l’encontre et dirent:
«Roi, écoute le conseil que nous te donnons en loyauté. On a médit de la reine; à tort, nous l’accordons; mais si Tristan et elle rentrent ensemble à ta cour, on en parlera de nouveau. Laisse plutôt Tristan s’éloigner quelque temps; un jour, sans doute, tu le rappelleras.»
Marc fit ainsi: il fit mander à Tristan par ses barons de s’éloigner sans délai. Alors, Tristan vint vers la reine et lui dit adieu. Ils se regardèrent. La reine eut honte à cause de l’assemblée et rougit.
Mais le roi fut ému de pitié, et, parlant à son neveu pour la première fois:
«Où iras-tu, sous ces haillons? Prends dans mon trésor ce que tu voudras, or, argent, vair et gris.
—Roi, dit Tristan, je n’y prendrai ni un denier, ni une maille. Comme je pourrai, j’irai servir à grand’joie le riche roi de Frise.»
Il tourna bride et descendit vers la mer. Iseut le suivit du regard, et, si longtemps qu’elle put l’apercevoir au loin, ne se détourna point.
A la nouvelle de l’accord, grands et petits, hommes, femmes et enfants accoururent en foule hors la ville à la rencontre d’Iseut; et, menant grand deuil de l’exil de Tristan, ils faisaient fête à leur reine retrouvée. Au bruit des cloches, par les rues bien jonchées, encourtinées de soie, le roi, les comtes et les princes lui firent cortège; les portes du palais s’ouvrirent à tous venants; riches et pauvres purent s’asseoir et manger, et, pour célébrer ce jour, Marc, ayant affranchi cent de ses serfs, donna l’épée et le haubert à vingt bacheliers qu’il arma de sa main.
Cependant, la nuit venue, Tristan, comme il l’avait promis à la reine, se glissa chez le forestier Orri, qui l’hébergea secrètement dans le cellier ruiné. Que les félons se gardent!