Au jour marqué pour le jugement, le roi Marc, Iseut et les barons de Cornouailles, ayant chevauché jusqu’à la Blanche-Lande, parvinrent en bel arroi devant le fleuve, et, massés au long de l’autre rive, les chevaliers d’Arthur les saluèrent de leurs bannières brillantes.
Devant eux, assis sur la berge, un pèlerin miséreux, enveloppé dans sa chape, où pendaient des coquilles, tendait sa sébile de bois et demandait l’aumône d’une voix aiguë et dolente.
A force de rames, les barques de Cornouailles approchaient. Quand elles furent près d’atterrir, Iseut demanda aux chevaliers qui l’entouraient:
«Seigneurs, comment pourrai-je atteindre à la terre ferme, sans souiller mes longs vêtements dans cette fange? Il faudrait qu’un passeur vint m’aider.»
L’un des chevaliers héla le pèlerin:
«Ami, retrousse ta chape, descends dans l’eau et porte la reine, si pourtant tu ne crains pas, cassé comme je te vois, de fléchir à mi-route.»
L’homme prit la reine dans ses bras. Elle lui dit tout bas: «Ami!» Puis, tout bas encore: «Laisse-toi choir sur le sable.»
Parvenu au rivage, il trébucha et tomba, tenant la reine pressée entre ses bras. Écuyers et mariniers, saisissant les rames et les gaffes, pourchassaient le pauvre hère.
«Laissez-le, dit la reine; sans doute un long pèlerinage l’avait affaibli.»
Et détachant un fermail d’or fin, elle le jeta au pèlerin.