Ce mot brillant, mais dépourvu de toute vérité, explique assez bien les défauts de d'Alembert. Il se réserve d'éclairer chaque page par la lecture de la suivante; c'est ce qu'on appelle manquer de méthode.

Si d'Alembert n'avait pas toujours dans ses compositions géométriques le style net et précis d'Euclide, il réunissait à un haut degré, avec une réputation toujours croissante, les qualités désirées dans un secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences. Trop jeune pour remplacer Fontenelle, il aurait été, s'il l'avait voulu, le successeur de Mairan ou celui de Grandjean de Fouchy. Plusieurs fois dans sa correspondance il fait allusion pour les démentir aux bruits répandus à ce sujet. La voix publique une première fois le désignait pour remplir une place que le titulaire n'avait pas le désir de quitter. D'Alembert ne pouvait admettre qu'on lui prêtât de telles intentions. Il écrivait à Mme du Deffant, amie dévouée de celui qui, bien ou mal, comme dit d'Alembert, occupait la place:

«Je suis toujours et plus que jamais dans les dispositions où vous m'avez vu de ne rien demander; je ne pense point du tout, et n'ai jamais pensé à la place de secrétaire de l'Académie des sciences, je serais très fâché, quand je le pourrais, d'en dépouiller celui qui la remplit bien ou mal. Je ne veux point non plus aller sur les brisées de Montigny qui, je crois, pense à cette place, en cas que Dieu ou M. d'Argenson, sous sa figure, dispose du titulaire; si j'ai fait la préface de l'Encyclopédie, ç'a été pour contribuer de mon mieux au bien de l'ouvrage; à l'égard des deux éloges (allégués comme preuve de sa candidature), je ne les ai faits que parce que les auteurs du Mercure me les ont demandés. Je n'ai eu dans tout cela aucune vue d'intérêt et de fortune et point d'autre que de prouver qu'on peut être géomètre et avoir le sens commun.

«Êtes-vous contente à présent, madame, et me condamnerez-vous sur la parole de M. Simard, car, selon ce que l'abbé Canaye m'écrit, je vois que vous êtes fort en colère. Je lui pardonne cette démarche, parce qu'il n'a point eu envie de me désobliger; je vous pardonne même de l'avoir cru, mais je ne vous pardonnerais pas de le croire encore.»

Il écrivait plus tard à Lagrange: «Depuis que je vous ai écrit, j'ai acquis une dignité, celle de secrétaire de l'Académie française, vacante par la mort de mon ami Duclos. Cette place n'est pas fort avantageuse, mais en récompense elle donne peu de besogne à faire, ce qui me convient fort dans l'état où je suis. Il n'en est pas de même de la place de secrétaire de notre Académie des sciences, qui vraisemblablement ne tardera pas à vaquer, et que je travaille à faire retomber à notre ami Condorcet qui la remplira merveilleusement.»

D'Alembert, élu à l'Académie française en 1755, sans jamais délaisser la science, portait depuis longtemps vers les lettres, la philosophie et les polémiques de parti la plus grande part de son activité. Le dévouement de d'Alembert pour ceux qu'il aimait était sans limite et toujours prêt, mais il aimait peu de monde. Jovial et familier avec les indifférents, il avait le don de leur plaire, les traitait en amis sans s'engager à rien, et sa verve satirique, qui souvent dépassait sa pensée, prenait en s'exerçant sur eux l'apparence d'une trahison.

Il se plaisait peu parmi ses confrères de l'Académie des sciences et, sans vouloir s'en faire des ennemis, parlait souvent d'eux comme s'ils l'avaient été.

Sa correspondance avec Lagrange est toute scientifique; l'Académie des sciences y semble occuper le centre de ses pensées et de sa vie. Dans la liberté d'un commerce intime, il dit sans y attacher d'importance ce qu'il pense de chacun. Le secrétaire perpétuel, Grandjean de Fouchy, dont il destine la succession à son ami Condorcet, est négligent et inepte. L'épithète de Viédaze semble faite pour lui comme celle de: aux pieds légers, pour Achille. Quand le nom de Lalande se rencontre sous sa plume, une épithète injurieuse le précède ou le suit. Les éditeurs de la correspondance ont remplacé l'une d'elles par des points; nous imiterons leur réserve. Lagrange, en apprenant par un tiers la réconciliation de d'Alembert avec celui qu'il traitait si mal, marque un étonnement bien naturel. D'Alembert lui répond: «A propos de Lalande, il est vrai que nous sommes raccommodés parce qu'il en a témoigné un grand désir et qu'au fond je suis bon diable». Le mot est très juste; d'Alembert a des colères et des mots piquants, il dit sur tous toute la vérité, mais n'en veut à personne.

Le vaniteux Fontaine, quoi qu'en ait dit Diderot, n'était ni estimé ni aimé de d'Alembert. Il en parle souvent avec dédain, et quand il annonce sa mort à Lagrange, c'est avec plus que de l'indifférence. «Monsieur Fontaine est mort dans un état fort misérable, accablé de dettes et même ruiné; le tout par sa faute et pour avoir eu la vanité de vouloir être seigneur de paroisse et d'avoir acheté pour cela une terre qu'on lui a vendue un prix fou et qu'il n'a pas pu payer.

«C'était un homme de génie, mais d'ailleurs un fort vilain homme. La société gagne à sa mort encore plus que la géométrie n'y perd.» Fontaine n'était pas un homme de génie, d'Alembert le savait bien, mais il fallait aiguiser la pointe de l'épigramme.