CHAPITRE III

D'ALEMBERT ET L'ENCYCLOPÉDIE

Dans la satire trop vantée de l'envieux Gilbert, dont, par une rare et injuste fortune, les vers ingénieusement méchants sont presque tous demeurés célèbres, on a souvent cité le trait lancé au froid d'Alembert:

…Chancelier du Parnasse,
Qui se croit un grand homme et fit une préface.

On ne saurait plus mal dire. Les amis de d'Alembert le traitaient d'illustre, les envieux s'inclinaient devant lui. Sa gloire était certaine, il ne pouvait fermer les yeux à l'évidence, il était grand, jamais il ne fut fier.

Simple et sans prétentions, il comprenait tout et s'intéressait à tout. Son rire étincelant bravait les lois du décorum; prompt à saisir les ridicules, habile à les imiter, excellent mime, quelquefois bouffon, d'Alembert se plaisait à l'étonnement de ceux qui mesurent l'importance d'un personnage à la dignité de ses manières.

Diderot, dont l'influence fit partager à d'Alembert la tâche immense de l'Encyclopédie, avait avec lui, malgré la grande différence de caractère et de talent, un fonds d'idées communes qui les rapprochaient et pouvaient maintenir leur amitié. Libres tous deux de toute ambition, avec la même ardeur pour l'étude et pour les travaux de l'esprit, ils étaient également curieux de science, d'art, de littérature, de philosophie, en enveloppant dans un même scepticisme toutes les questions qui, de près ou de loin, appartiennent à la théologie. L'exemple de leur vie et de leur noble caractère peut servir d'argument sans réplique à qui voudra convaincre les esprits les plus prévenus que la bonté, le dévouement, le désintéressement et la vertu ne sont l'apanage d'aucune secte, le privilège d'aucune croyance.

L'Encyclopédie fut d'abord une entreprise de librairie. Les polémiques religieuses n'inspiraient à d'Alembert qu'éloignement et dédain. Satisfait de penser librement, il ne demandait aux autres que la tolérance, mais il la voulait pour lui-même et pour tous. C'était une déclaration de guerre.

L'Encyclopédie anglaise de Chambers, à Londres, enrichissait les éditeurs. Le premier projet était de la traduire. Diderot avait fait ses preuves. Il ne traduisait pas, il transformait. En prêtant à un auteur obscur l'éclat de son propre style et la hardiesse de ses pensées, il ne trahissait que lui-même; sa plume infidèle ne pouvait rien écrire de médiocre.

La tâche, même restreinte au programme primitif, était immense. En s'associant d'Alembert d'abord, puis une petite armée, dont il devint l'âme, Diderot ne prévoyait pas la campagne retentissante qu'il devait diriger. D'Alembert, soucieux de son repos, aurait refusé de s'y associer.