«C'est un air que l'on respire sans y penser et auquel on doit la vie; les hommes dont nous parlons étaient privés d'un tel secours.»

Celui qui inventa les roues et les pignons eût inventé les montres dans un autre siècle, et Gerbert au temps d'Archimède l'aurait peut-être égalé.

D'Alembert semble plus heureux qu'embarrassé de l'immensité de sa tâche.
Il trace avec ardeur et vivacité le tableau des progrès de la poésie.
Ses jugements parfois peuvent causer quelques surprises.

«Au lieu d'enrichir la langue française, on chercha d'abord à la défigurer. Ronsard en fit un jargon barbare, hérissé de grec et de latin; mais heureusement il la rendit assez méconnaissable pour qu'elle devînt ridicule.»

D'Alembert n'aurait-il pas mieux fait de passer Ronsard sous silence, comme il a fait de Clément Marot? Pour lui, comme pour Boileau, la poésie française commence à Malherbe.

Son admiration est sincère et l'inspire heureusement.

«Malherbe, nourri de la lecture des excellents poètes de l'antiquité, et prenant comme eux la nature pour modèle, répandit le premier dans notre poésie une harmonie et des beautés auparavant inconnues. Balzac, aujourd'hui trop méprisé, donne à notre prose de la noblesse et du nombre. Les écrivains de Port-Royal continuèrent ce que Balzac avait commencé; ils y ajoutèrent cette précision, cet heureux choix des termes et cette pureté qui ont conservé jusqu'à présent à la plupart de leurs ouvrages un air moderne et qui les distinguent d'un grand nombre de livres surannés écrits dans le même temps. Corneille, après avoir sacrifié pendant plusieurs années au mauvais goût dans la carrière dramatique, s'en affranchit enfin, découvrit par la force de son génie, bien plus que par la lecture, les lois du théâtre, et les exposa dans ses discours admirables sur la tragédie, dans ses réflexions sur chacune de ses pièces, mais principalement dans ses pièces mêmes. Racine, s'ouvrant une autre route, fit paraître sur le théâtre une passion que les anciens n'y avaient guère connue, et, développant les ressorts du coeur humain, joignait à une élégance et une vérité continues quelques traits de sublime. Despréaux dans son Art poétique se rendit l'égal d'Horace en l'imitant. Molière, par la peinture fine des ridicules et des moeurs de son temps, laisse loin derrière lui la comédie ancienne. La Fontaine fît presque oublier Ésope et Phèdre, et Bossuet alla se placer à côté de Démosthène.»

Tout cela n'est pas et n'était pas même alors bien nouveau, mais suffit pour justifier d'Alembert d'avoir aspiré à prouver, en l'écrivant, qu'un géomètre peut avoir le sens commun.

Le rôle des Italiens, celui des Anglais chez lesquels il admire sans limite l'immortel chancelier Bacon et le sage philosophe Locke, sont indiqués avec une impartiale justice. Descartes est jugé de haut par un de ses pairs comme géomètre, par un adversaire indulgent pour les autres faces de son génie. «Il a peut-être été grand, mais il n'a pas été heureux.» Il paraît impossible de mieux dire en moins de mots. Sur sa philosophie et sur son système du monde, d'Alembert est bien loin de vouloir l'amoindrir. Sa méthode aurait suffi pour le rendre immortel.

«Cet homme rare, dit-il, dont la fortune a tant varié en moins d'un siècle, avait tout ce qu'il fallait pour changer la face de la philosophie. Une imagination forte, un esprit très conséquent, des connaissances puisées dans lui-même plus que dans les livres, beaucoup de courage pour combattre les préjugés les plus généralement reçus et aucune espèce de dépendance qui le forçât à les ménager. Aussi éprouva-t-il, de son vivant même, ce qui arrive, pour l'ordinaire, à tout homme qui prend un ascendant trop marqué sur les autres, il fit quelques enthousiastes et eut beaucoup d'ennemis. Soit qu'il connût sa nation, soit qu'il s'en défiât seulement, il s'était réfugié dans un pays entièrement libre pour y méditer plus à son aise. Quoiqu'il pensât beaucoup moins à faire des disciples qu'à les mériter, la persécution alla le chercher dans sa retraite, et la vie cachée qu'il menait ne put l'y soustraire. Malgré toute la sagacité qu'il avait employée pour prouver l'existence de Dieu, il fut accusé de la nier par des ministres qui, peut-être, n'y croyaient pas. Tourmenté et calomnié par des étrangers et assez mal accueilli par ses compatriotes, il alla mourir en Suède, bien éloigné sans doute à s'attendre au succès brillant que ses opinions eurent un jour.