L'Encyclopédie, plus encore que la préface, souleva de vives critiques. L'oeuvre de tant de mains était fort inégale. On citait beaucoup de questions faiblement traitées; d'autres n'auraient pas dû l'être du tout. Le dictionnaire, en somme intéressant et utile, attirait surtout l'attention par le scepticisme philosophique qui y règne.

Voltaire, qui prévoyait les difficultés de cet immense programme, est à demi ironique, mais aussi à moitié sérieux, quand il termine par ces mots une lettre aux deux collaborateurs: «Adieu, Atlas et Hercule, qui portez le monde sur vos épaules. Tant que j'aurai un souffle dévie, je suis au service des illustres auteurs de l'Encyclopédie.»

Il envoie des articles de tous genres au bureau qui enrichit le genre humain.

Le genre humain ne pouvait s'enrichir en un jour. Le monument sans avenir s'élevait trop vite. D'Alembert le comparait à un habit d'arlequin, où il y a quelques morceaux de bonne étoffe et beaucoup de haillons.

Le magnifique programme planait au-dessus des débris, mais les ennemis, acharnés et nombreux, ne voulaient et ne pouvaient voir que les détails: ils en signalaient d'étranges. Diderot y introduisait jusqu'à de longs articles extraits de la Cuisinière bourgeoise. L'article AGNEAU a trente-cinq lignes:

«Tout ce qui se mange de l'agneau est délicat. On met la tête et les pieds en potage, on les échaude, on les assaisonne avec le petit lard, le sel, le poivre, les clous de girofle et les fines herbes; on frit la cervelle après l'avoir bien saupoudrée de mie de pain….»

Bonne ou mauvaise, et je la crois mauvaise, cette cuisine n'est pas à sa place.

L'article GENÈVE, écrit par d'Alembert, a plus qu'un autre attiré l'attention. Le consistoire calviniste de la petite république y est loué d'accepter, sans l'avouer publiquement, un socinianisme parfait. Les sociniens, personne ne l'ignorait alors, feignant d'être chrétiens, ne croient ni au paradis ni à l'enfer. Pour les orthodoxes, ils méritent le bûcher. En les tolérant—c'était l'opinion de Bossuet—, on franchirait toutes les bornes. Sociniens ou non, les pasteurs protestaient avec violence, et J.-J. Rousseau, sans se soucier du fond, qu'il déclarait ne pas connaître, combattit la prétention de faire sans leur aveu la confession publique de leurs sentiments secrets. La thèse était juste, l'argumentation facile, et Jean-Jacques se donna le plaisir de la développer dans quelques pages irréfutables. Mais la lettre célèbre adressée à d'Alembert traite une question beaucoup moins simple. D'Alembert avait écrit:

«On ne souffre pas à Genève de comédie; ce n'est pas qu'on y désapprouve les spectacles en eux-mêmes, mais on craint, dit-on, le goût de parure, de dissipation et de libertinage que les troupes de comédiens répandent parmi la jeunesse. Cependant ne serait-il pas possible de remédier à cet inconvénient, par des lois sévères et bien exécutées sur la conduite des comédiens? Par ce moyen Genève aurait des spectacles et des moeurs, et jouirait de l'avantage des uns et des autres; les représentations théâtrales formeraient le goût des citoyens, et leur donneraient une finesse de tact, une délicatesse de sentiment qu'il est difficile d'acquérir sans ces leçons.

«La littérature en profiterait sans que le libertinage fit des progrès.
Genève réunirait à la sagesse de Lacédémone la politesse d'Athènes.»