Le reproche n'est pas injuste. Lorsque, par exemple, dans l'éloge de Bossuet, d'Alembert écrit: «Bossuet se représentait avec frayeur combien l'humanité serait à plaindre si ce petit nombre d'hommes auxquels la Providence a commis leurs semblables, et qui n'ont à redouter sur la terre que le moment où ils la quittent, ne voyaient au-dessus de leur trône un arbitre suprême, qui promet vengeance aux infortunés dont ils auront souffert ou causé les larmes. Ce prélat citoyen était persuadé que ceux mêmes qui auraient le malheur de regarder la croyance d'un Dieu comme inutile aux autres hommes, commettraient un crime de lèse-humanité en voulant ôter cette croyance aux monarques: il faut que les sujets espèrent en Dieu et que les souverains le craignent.» C'est ici d'Alembert qui parle et pour lui-même, on ne saurait en douter; un tel langage choquerait dans les oeuvres de Bossuet, n'importe à quelle place, comme un intolérable contresens.
L'illustre chrétien aurait cru, même par figure oratoire, déshonorer sa plume en plaçant les oints du Seigneur, les rois qui règnent par lui, dont lui-même a ordonné la puissance, au nombre de ces insensés qui dans l'empire de Dieu, parmi ses ouvrages, parmi ses bienfaits, osent dire qu'il n'est pas et ravir l'existence à celui par lequel subsiste toute la nature. En écrivant l'éloge de Bossuet, d'Alembert a le droit de lui emprunter sa plume, non de lui prêter la sienne.
D'Alembert traite Ronsard et Marot avec un dédain que rien n'adoucit, admire Boileau avec une conviction que rien ne modère, et dans une page plus digne d'un rhétoricien que d'un géomètre il le met en balance avec Racine et Voltaire, c'est-à-dire avec ceux qu'il place au premier rang:
«Ne pourrait-on pas comparer ensemble, dit-il, nos trois plus grands maîtres en poésie: Despréaux, Racine et Voltaire? Je nomme le dernier quoique vivant, car pourquoi se refuser au plaisir de voir d'avance un grand homme à la place que la postérité lui destine? Ne pourrait-on pas dire, pour exprimer les différences qui les caractérisent, que Despréaux frappe et fabrique très heureusement ses vers; que Racine jette les siens dans une espèce de moule parfait qui décèle la main de l'artiste sans en conserver l'empreinte, et que Voltaire, laissant comme échapper des vers qui coulent de source, semble parler sans art et sans étude sa langue naturelle? Ne pourrait-on pas observer qu'en lisant Despréaux on conclut et on sent le travail; que dans Racine on le conclut sans le sentir parce que d'un côté si la facilité continue en écarte l'apparence, de l'autre la perfection continue en rappelle sans cesse l'idée au lecteur; qu'enfin, dans Voltaire, le travail ne peut ni se sentir ni se conclure, parce que les vers moins soignés qui lui échappent par intervalles laissent croire que les beaux vers qui précèdent et qui suivent n'ont pas coûté davantage au poète? Enfin, ne pourrait-on pas ajouter, en cherchant dans les chefs-d'oeuvre des beaux-arts un objet sensible de comparaison entre ces trois écrivains, que la manière de Despréaux, correcte, ferme et nerveuse, est assez bien représentée par la belle statue du Gladiateur; celle de Racine, aussi correcte, mais plus moelleuse et plus arrondie, par la Vénus de Médicis, et celle de Voltaire, aisée, svelte et toujours noble, par l'Apollon du Belvédère.»
Pour Voltaire, quand ce morceau fut lu, il n'y avait pas d'indifférents. Les amis applaudirent, et les ennemis trouvèrent sans doute qu'on leur rendait la critique facile.
D'Alembert—puisque, usant d'une franchise qu'il approuverait, nous insistons sur ses défauts oratoires—oubliait trop souvent l'excellente maxime d'Horace: Semper ad eventum festina; il se plaisait aux digressions. Son motif, très apparent quelquefois, est d'introduire la louange d'un ami, presque toujours celle de Voltaire. Le caprice seul dans d'autres occasions lui fait oublier la ligne droite.
Campistron, secrétaire de M. de Vendôme, le suivait un jour, sans qu'aucun devoir l'y appelât, dans l'endroit le plus périlleux d'un champ de bataille: «Campistron, que faites-vous ici? lui demanda M. de Vendôme.—Monseigneur, répondit le poète, voulez-vous vous en aller?» Il aurait cru se déshonorer en ne partageant pas dans les plus brillantes occasions les périls et la gloire de son bienfaiteur.
D'Alembert, en laissant courir sa plume et oubliant Campistron, ajoute: «Horace, comme l'on sait, n'avait pas si bien payé de sa personne à la bataille de Philippes; il eut même le courage, si c'en est un, de plaisanter sur sa fuite par ce vers d'une de ses odes:
Relicta non bene parmula.
Quelqu'un a fait graver son buste et a mis au bas, en retranchant simplement le non: