Pourquoi les sentiments de d'Alembert avaient-ils changé? Les oeuvres de Chabanon l'expliquent. D'Alembert ne se résignait pas, par amour pour l'Académie, à y voir siéger l'auteur d'Éponine. Chapelain-Lemierre et Cotin-Chabanon finirent tous deux par forcer la porte: le meilleur des deux—c'était Chapelain—ne passa que le second.

Cette double victoire remportée sur d'Alembert le justifie du reproche adressé par un écrivain qu'on n'a pas encore complètement oublié, Sénac de Meilhan, qui a écrit:

«L'intrigue et la cabale mirent dans les mains de d'Alembert, qui survécut à Voltaire, le sceptre de la littérature.»

Rien n'est juste dans cette phrase et rien n'est vrai, sinon que d'Alembert a eu le chagrin d'assister à la mort de Voltaire.

CHAPITRE V

D'ALEMBERT ET LA SUPPRESSION DES JÉSUITES

Un personnage alors considérable—c'était le maréchal Vaillant—me disait un jour: «Je passe l'été dans une petite commune de Bourgogne; là, quoique voltairien, chaque dimanche ma présence à l'église édifie les fidèles: vous me direz que c'est de l'hypocrisie!—Ah! maréchal! répondis-je sans hésitation…—Vous voulez dire, continua-t-il, que ce n'est pas de l'hypocrisie: vous me feriez plaisir en m'expliquant pourquoi.»

Je fus embarrassé; il s'y attendait et nous rîmes tous deux.

D'Alembert, incrédule convaincu et plus voltairien que Voltaire, affectait quelquefois, dans ses écrits et souvent dans ses discours académiques, des formes respectueuses qui contrastent avec le ton de sa correspondance. Pour l'accuser cependant d'hypocrisie, il faudrait ne l'avoir jamais connu. En ne compromettant ni l'Académie ni lui-même, il faisait preuve de tact et de prudence. Il riait de sa sagesse. Après avoir prononcé l'éloge de Bossuet, il reçut de l'archevêque de Toulouse des louanges très méritées; il se frottait les mains et se réjouissait d'avoir si gravement joué à l'orthodoxie. S'il a pris trop de plaisir à ce jeu, le péché n'est pas grave. D'Alembert, très sérieux au fond, affectait de ne pas l'être. Voltaire lui a reproché quelquefois un langage trop éloigné de sa pensée.

«Vous me faites, lui répond un jour d'Alembert, une querelle de Suisse que vous êtes, au sujet du Dictionnaire de Bayle. Premièrement je n'ai pas dit: «Heureux s'il eût plus respecté la religion et les moeurs!» Ma phrase est beaucoup plus modeste. Mais, d'ailleurs, qui ne sait que dans ce maudit pays où nous écrivons, ces sortes de phrases sont style de notaire et servent de passeport aux vérités qu'on veut établir? Personne n'y est trompé…» Il faut connaître la situation. «On vient, écrivait peu de temps après d'Alembert, de publier une déclaration qui inflige la peine de mort à tous ceux qui seront convaincus d'avoir composé, fait composer et imprimer des écrits tendans à attaquer la religion.»