«Messieurs, ennemi de tout le monde», car il l'est aussi des parlementaires, et déclare, à huis clos bien entendu, «qu'il se plaît à cingler, sans qu'on sache d'où le coup vient, la canaille jésuitique, la canaille janséniste et la canaille parlementaire».
Les moins maltraités sont les jésuites. Les jansénistes ne s'y trompèrent pas.
«Les gens raisonnables, dit d'Alembert, ont trouvé l'ouvrage impartial et utile, mais les conseillers de la cour janséniste, en attendant le prophète Élie, qui aurait bien dû leur prédire cette tuile qui leur tombe sur la tête, ont crié comme tous les diables.
«Ce qu'il y a de plaisant, c'est que cette canaille trouve mauvais qu'on lui applique sur le dos des coups de bûche qu'elle se fait donner sur la poitrine.»
La plaisanterie n'est pas heureuse; d'Alembert, toujours le fouet à la main, promet des coups plus rudes encore.
«J'enverrai prochainement à frère Gabriel, dit-il (Gabriel est le libraire Cramer), de quoi les faire brailler encore, car pendant qu'ils sont en train de braire il n'y a pas de mal à leur tenir la bouche ouverte. J'ai commencé par les croquignoles, je continuerai par des coups de houssine; ensuite viendront les coups de gaule, et je finirai par les coups de bâton.»
Il rêve mieux que le bâton et ajoute: «Mon Dieu! l'odieuse et plate canaille! mais elle n'a pas longtemps à vivre et je ne lui épargnerai pas les coups de stylet!» La houssine, le bâton, le stylet, c'est toujours la même plume, diversement taillée, et l'apparente férocité de d'Alembert n'est au fond qu'un petit accès de vanité. D'Alembert rit et s'amuse, il ne veut poignarder personne. Il varie ses plaisanteries.
«S'ils avalent ce crapaud, dit-il dans une autre lettre, je leur servirai d'une couleuvre, elle est toute prête. Je ferai seulement la sauce plus ou moins piquante selon que je les verrai plus ou moins en appétit. Je respecterai toujours, comme de raison, la religion, le gouvernement et même les ministres, mais je ne ferai pas de quartier à toutes les autres sottises et assurément j'aurai de quoi parler.»
Voltaire devait être content cette fois: ce n'est pas là style de notaire. D'Alembert aussi était content de lui-même, Voltaire lui écrivait:
«Cher défenseur de la raison, macte animo, et passez joyeusement votre vie à écraser de votre main les têtes de l'hydre.» «Je ne vous le dissimule pas, mon cher maître, répondait d'Alembert, vous me comblez de satisfaction par tout ce que vous me dites de mon ouvrage. Je le recommande à votre protection et je crois qu'en effet il pourra être utile à la cause commune et que l'infâme, avec toutes les révérences que je fais semblant de lui faire, ne s'en trouvera pas mieux. Si j'étais, comme vous, assez loin de Paris pour lui donner des coups de bâton, assurément ce serait de tout mon coeur, de tout mon esprit et de toutes mes forces, comme on prétend qu'il faut aimer Dieu, mais je ne suis posté que pour lui donner des croquignoles, en lui demandant pardon de la liberté grande, et il me semble que je ne m'en suis pas mal acquitté.»