D'Alembert n'était pas chrétien, on ne peut le nier; mais, pour le lapider sans crime, il fallait attendre une condamnation; le supplice sans cela n'aurait pas été régulier.
D'autres, plus modérés, se contentaient de dédaigner son talent littéraire. Dans un pamphlet signalé par Bachaumont on déclare que chez lui la vérité se montre sans beauté et l'erreur se cache sans finesse. Il veut être le singe de Pascal, il n'est qu'un Pasquin. Bachaumont ajoute: «Et cela est vrai».
Le nom de l'auteur désintéressé était connu de tous. La mort de Clairaut laissa vacante à l'Académie des sciences une des places de pensionnaire. D'Alembert, membre de l'Académie depuis vingt-deux ans et depuis dix ans déjà pensionnaire surnuméraire, ne touchait qu'une partie de la pension. Il avait tous les droits à remplacer Clairaut; l'usage le désignait, son mérite l'imposait, et l'Académie, par un vote unanime, le présentait au choix du roi.
L'accueil fait au directeur de l'Académie fut très froid. Le ministre, sans refuser, répondit: «Nous ne sommes pas contents de M. d'Alembert». On laissa la pension disponible, et l'un des membres de l'Académie, dont le nom est resté justement populaire, Vaucanson, eut l'indélicatesse de la demander. Les protestations furent unanimes, et cette mesquine persécution fit tant de bruit, sans que d'Alembert s'en mêlât en rien, qu'après un an d'attente la pension lui fut attribuée.
D'Alembert écrit à Lagrange:
«Je dois vous apprendre qu'on s'est enfin lassé de me refuser cette misérable pension qu'à la vérité je n'ai jamais demandée, mais que l'Académie demandait vivement pour moi. J'en ai fait au ministre un remerciement très succinct et très sec, et je me suis su bon gré de n'avoir démenti dans cette ridicule affaire ni mes principes ni ma conduite antérieure, dont j'espère, par la grâce de Dieu, ne jamais me départir.»
CHAPITRE VI
D'ALEMBERT ET FREDERIC
D'Alembert écrivait un jour à Voltaire: «Je n'aime les grands que quand ils le sont comme vous, c'est-à-dire par eux-mêmes et qu'on peut vraiment se tenir pour honoré de leur amitié et de leur estime. Pour les autres, je les salue de loin, je les respecte comme je dois et je les estime comme je peux.»
Pour accepter l'amitié offerte par Frédéric, d'Alembert n'avait rien à changer ni à ses principes ni à ses défiances. Dans leur correspondance, dans leurs relations de chaque jour et de chaque heure pendant que d'Alembert était son hôte, le caractère royal effacé sans affectation par Frédéric était respecté sans flatterie par d'Alembert. L'estime et la sympathie mutuelle faisaient naître une amitié sincère; jamais le caractère ne s'en est démenti. Les affectueux égards du roi étaient payés par la reconnaissance et l'admiration du philosophe, sans que la liberté ait été menacée ni l'égalité mise en question. D'Alembert avait concouru en 1745 et obtenu un prix à l'Académie de Berlin. L'épigraphe du mémoire était une louange assez insignifiante adressée à l'illustre monarque, habilement tournée en vers latins, sans platitude et sans emphase. Le mémoire fut admiré par l'Académie, l'épigraphe remarquée par Frédéric.