«Monsieur, il faudrait être plus que philosophe ou plutôt ne l'être pas assez pour ne pas sentir tout le prix d'une place aussi importante qu'honorable, qui, étant remplie comme elle mérite de l'être, peut contribuer au bonheur d'une grande nation. Je suis donc infiniment flatté, comme je le dois, de la proposition que vous voulez bien me faire au nom de S. E. M. de Pannin, à qui je vous prie de faire agréer ma reconnaissance et mon respect. Ce que vous me faites l'honneur de me dire des qualités éminentes de votre auguste Impératrice, doit rendre précieux à tout homme qui pense l'avantage de l'approcher et le bonheur de mériter sa confiance dans une éducation qui lui est si chère. Mais, monsieur, plus cette confiance m'honorerait par les devoirs sacrés qu'elle impose, plus elle m'effraye par l'incapacité que je me sens d'y répondre. Ne croyez pas que je veuille me parer d'une fausse modestie; si j'avais l'honneur d'être connu de vous, vous sauriez avec quelle franchise j'exprime ici ce que je suis et encore plus à quel point je dis la vérité en cette occasion. Quelques connaissances philosophiques et littéraires acquises dans la retraite, peu d'usage des hommes et encore moins des cours, peu de lumières sur les matières épineuses du gouvernement dans lesquelles un prince doit être instruit, tout cela, monseigneur, est bien loin des talents nécessaires pour remplir dignement la place que l'on me fait l'honneur de me proposer. Il y a trente ans que je travaille uniquement et sans relâche, si je puis parler de la sorte, à ma propre éducation, et il s'en faut bien que je sois content de mon ouvrage. Jugez du peu de succès que je devrais me promettre d'une éducation infiniment plus importante, plus difficile et plus étendue.

«Je n'ajouterai point à ces raisons, monsieur, les lieux communs ordinaires sur l'amour de la patrie. Je n'ai ni assez à me louer de la mienne pour qu'elle soit en droit d'exiger de moi de grands sacrifices, ni en même temps assez à m'en plaindre pour ne pas désirer lui être utile, si elle m'en jugeait capable; j'y ai, en commun avec tous les gens de lettres qui ont le bonheur ou le malheur de se faire connaître par leur travail, les agréments et les dégoûts attachés à la réputation; ma fortune y est très médiocre, mais suffisante à mes désirs; ma santé naturellement faible, accoutumée à un climat doux et tempéré, ne pourrait en supporter un plus rude; enfin, monsieur, c'est une des maximes de ma philosophie de ne point changer de situation quand on n'est pas tout à fait mal; mais ce qui éloigne de moi toute envie de me transplanter, c'est mon attachement pour un petit nombre d'amis à qui je suis cher, qui ne me le sont pas moins et dont la société fait ma consolation et mon bonheur. Il n'y a, monsieur, ni honneurs, ni richesses qui puissent tenir lieu d'un bien si précieux.

«Un autre motif, non moins respectable pour moi, ne me permet pas, monsieur, d'accepter les offres si flatteuses de la cour de Russie. Il y a plus de dix ans que le roi de Prusse me fit faire les propositions les plus avantageuses; il les a réitérées sans succès à plusieurs reprises, et mon silence ne l'a pas empêché de mettre le comble à ses bontés pour moi, par une pension dont je jouis depuis huit ans, et que la guerre n'a point suspendue. Il a été mon premier bienfaiteur; il a été longtemps le seul; je jouis de ses bienfaits sans avoir la consolation de lui être utile et je me croirais indigne de l'opinion favorable que les étrangers veulent bien avoir de moi, si j'étais capable de faire pour quelque prince que ce fût ce que je n'ai pas eu le courage de faire pour lui.»

Catherine répondit elle-même:

«Monsieur d'Alembert, je viens de lire la réponse que vous avez écrite au sieur d'Odar, par laquelle vous refusez de vous transplanter pour contribuer à l'éducation de mon fils. Philosophe comme vous êtes, je comprends qu'il ne vous coûte rien de mépriser ce qu'on appelle grandeurs et honneurs dans ce monde; à vos yeux tout cela est peu de chose, et aisément je me range de votre avis. A envisager les choses sur ce pied, je regarderais comme très petite la conduite de la reine Christine qu'on a tant loué (sic) et souvent blâmé (sic) à plus juste titre; mais être né ou appelé pour contribuer au bonheur et même à l'instruction d'un peuple entier et y renoncer, me semble, s'est (sic) refuser de faire le bien que vous avez à coeur. Votre philosophie est fondée sur l'humanité; permettez-moi de vous dire que de ne point ce (sic) prêter à la servir tant qu'on le peut, c'est manquer son but. Je vous sais trop honnête homme pour attribuer vos refus à la vanité; je sais que la cause n'en est que l'amour du repos pour cultiver les lettres et l'amitié, mais à quoi tient-il? Venez avec tous vos amis, je vous promets et à eux aussi tous les agréments et aisances qui peuvent dépendre de moi et peut-être vous trouverez plus de liberté et de repos que chez vous; vous ne vous prêtez point aux instances du roi de Prusse et à la reconnaissance que vous lui avez; mais ce prince n'a pas de fils. J'avoue que l'éducation de ce fils me tient si fort à coeur et vous m'êtes si nécessaire que peut-être je vous presse trop; pardonnez mon indiscrétion en faveur de la cause et soyez assuré que c'est l'estime qui m'a rendue si intéressée.

«P.-S. Dans toute cette lettre je n'ai employée (sic) que les sentiments que j'ai trouvés dans vos ouvrages. Vous ne voudriez pas vous contredire.»

Il faut citer encore la réponse de d'Alembert:

«Madame, la lettre dont Votre Majesté Impériale vient de m'honorer me pénètre de la plus vive reconnaissance et en même temps de la plus vive douleur de ne pouvoir répondre à ses bontés. J'ose néanmoins, madame, espérer de ces bontés même et j'ajoute de l'équité de Votre Majesté Impériale, de l'élévation et de la sensibilité de son âme, qu'elle voudra bien rendre justice aux motifs qui ne me permettent pas d'accepter ses offres.

«Si la philosophie est insensible aux honneurs, elle ne saurait l'être au précieux avantage d'approcher une princesse éclairée, courageuse et philosophe (phénomène si rare sur le trône), de mériter sa confiance dans la partie la plus importante de sa glorieuse administration et de concourir à ses vues respectables pour le bonheur d'un grand peuple. Mais, madame (et je supplie Votre Majesté Impériale d'être persuadée que je la respecte trop pour ne pas lui parler avec toute la franchise philosophique), je ne suis nullement en état par le genre d'études que j'ai faites, de donner à un jeune prince destiné au gouvernement d'un grand empire les connaissances nécessaires pour régner; je ne pourrais tout au plus que le former par les faibles leçons aux vertus dont Votre Majesté Impériale lui donne bien mieux les exemples. Ma santé d'ailleurs ne pourrait résister au climat rigoureux de la Russie, et me rendrait incapable du grand ouvrage auquel Sa Majesté Impériale me fait l'honneur de m'appeler. Enfin, madame, le petit nombre d'amis que j'ai le bonheur d'avoir, aussi obscurs et aussi sédentaires que moi, ne pourraient consentir à notre séparation ni se résoudre à abandonner avec moi une patrie dont ils ne sont pas mieux traités.

«Pourquoi faut-il, madame, que la distance immense où je suis des États que Votre Majesté Impériale gouverne avec tant de sagesse et de gloire, ne me permette pas d'aller moi-même la supplier d'approuver ces raisons, mettre à ses pieds (au nom de tous les gens de lettres et de tous les sages de l'Europe) mon admiration, ma reconnaissance et mon profond respect, et l'assurer surtout que ce n'est point un principe de vanité raffinée qui me détourne de ce qu'elle désire; la vanité du philosophe peut refuser tout à la supériorité du rang, mais elle entend trop bien ses intérêts pour ne pas se dévouer à la supériorité des lumières, en s'attachant, comme elle le souhaiterait, à Votre Majesté Impériale, si les motifs les plus puissants et les plus respectables ne s'y opposaient. Je conserverai précieusement toute ma vie la glorieuse marque que Votre Majesté Impériale vient de me donner de ses bontés et de son estime, mais l'honneur qu'elle me fait est si grand, il suffit tellement à mon bonheur que je ne songerai pas même à m'en glorifier.»