Honoribus circumfluo.

«La Fortune, dans sa fureur, avait juré par le Styx et par le sombre Orcus, d’amasser tous les maux, tous les opprobres sur ma tête. Tandis qu’elle poursuit son but, et qu’elle redouble d’efforts pour assouvir sur moi sa haine infernale, en un clin d’œil me voici plongé dans un cachot; et je n’en sors, pauvre diable! que pour grimacer au bout d’une potence. Mais voyez un peu le caprice du Destin! En un clin d’œil, j’avais péri d’une mort violente: en un clin d’œil aussi, j’obtiens ce qu’à peine l’on oserait demander au grand Jupiter. Publiquement exposé dans une vaste enceinte, je sers de sujet à une merveilleuse dissection; un médecin, véritable prodige de science, explique avec une lucidité sans égale l’habileté, l’artiste symétrie que notre mère la Nature a déployées dans la composition du corps humain. Un nombreux amphithéâtre contemple ma dissection, et admire en moi le chef-d’œuvre de Dieu. Pends-toi, Fortune! Je nage dans les honneurs, moi que tu as voulu servir en pâture aux corbeaux, moi dont tu as prétendu faire le jouet des vents.»

Ami de Rabelais, et consultant volontiers à son exemple, comme on le verra tout à l’heure quand je parlerai de Jean de Tournes, l’oracle infaillible de la dive Bacbuc, Dolet ne pouvait manquer de se lier au même titre avec Clément Marot, cet autre héritier de Villon, cet autre enfant de la vieille Gaule, magna parens virûm! D’ailleurs, on le devine aisément, il y avait entre eux accord parfait de goûts et d’opinions, communauté de hardiesses compromettantes, et, pour ainsi dire, affinité d’humeur buissonnière, sauf, j’en conviens, un peu plus d’entregent de la part de Marot. Quoi qu’il en soit, Estienne a consigné, dans ses Commentaires et surtout dans ses Poésies latines[110], des preuves nombreuses de l’amitié qui l’unissait au gracieux trouvère du seizième siècle. Je trouve, par exemple, au second volume des Commentaires, colonne 403, la digression suivante, qui m’a semblé valoir la peine d’être citée et traduite, ne fût-ce que pour l’énergie du style et la noblesse des sentiments qu’elle exprime:

«Gallicæ linguæ primas partes tenuit nostra ætate Clemens Marotus, poeta versu scribendo felicissimus atque præstantissimus: in quo si quid desideres, Fortunam tantum secundam desideres, quæ virum tantum indigne omni semper injuria contumeliaque affecit, et casibus acerbissimis jactavit. Sed quis litterarum amans et Virtutis studio deditus, Fortunæ invidia non exagitatur? Quis doctus simul, et felix? Quis simul virtutis laude clarus, et fortunæ bonis cumulatus? At omnis calamitatis una est consolatio, vel merces potius maxima, posteritatis pollicitatio atque exspectatio. Virtutis prolem omni contumelia premant, flagitiose vexent, a patria ablegent, misere apud exteros exsulare cogant nefaria Fortunæ mancipia. Facile hominum stultorum conatus, facile invidiam, facile injurias ferunt, qui proposito posteritatis præmio oblectantur, et sua jam gloria defruuntur vivi, longe majore post mortem cumulandi: at corpore et nomine prorsus, ut pecora, exstinctis, a quibus tam nefarie jactati aliquando fuerint.»

«Au premier rang des écrivains qui savent manier la langue française, se place de nos jours Clément Marot, poëte de la veine la plus heureuse et la plus brillante. Je ne vois en lui qu’une chose à désirer, l’appui de la Fortune; elle n’a jamais cessé de poursuivre indignement ce grand homme, elle s’est plu à l’accabler d’outrages et d’amères persécutions. Mais où est l’amant des lettres, le zélateur de la Vertu, qui ne soit pas en butte à l’envie de la Fortune? Peut-on être à la fois savant et heureux, illustre par son mérite et favorisé des biens de ce monde? N’importe! tout malheur porte avec lui son unique consolation, que dis-je? sa haute récompense: la promesse et l’attente de la postérité. C’est en vain que les misérables esclaves de la Fortune infligent aux clients de la Vertu les affronts les plus sanglants, les avanies les plus ignominieuses; c’est en vain qu’ils les proscrivent, qu’ils les condamnent aux tortures de l’exil. On brave aisément les efforts des sots, leurs jalousies et leurs injustices, quand on a devant soi le prix de la lutte, la douce perspective de l’avenir; quand on jouit déjà d’une gloire vivante, en attendant l’immortalité d’outre-tombe; quand on sait, enfin, qu’ils meurent comme des brutes, qu’ils disparaissent, corps et nom, tous ces lâches bourreaux de la pensée!»

En 1536, maître Clément s’était vu rappeler de son exil par François Ier, et, de retour à Paris, avait reçu de ce prince le plus aimable accueil. Dolet s’empressa d’en féliciter son ami, par la pièce de vers que l’on va lire:

Jam satis afflixit variis te casibus atrox

Fortuna: sperare incipe,

Collige jamque animum. Cœlum non semper inumbrant

Nubes: redit tandem prior