Il exigea, en outre, qu’avant de se séparer, toutes les personnes qui avaient pris place à ce banquet épiphanique d’un nouveau genre, portassent, à tour de rôle, une espèce de toast édifiant. Le sien lui coûta la vie. Parmi les convives, se trouvaient à son insu des affidés de la police toulousaine, qui, au sortir de là, coururent le dénoncer comme luthérien. Caturce, arrêté presque immédiatement, témoigna d’abord quelque faiblesse; il parla même un instant de rétractation. Mais il ne tarda pas à rougir de sa pusillanimité, et maintint hardiment la profession de foi évangélique qui l’avait fait décréter de prise de corps. En conséquence, il fut brûlé vif comme hérétique, sur une des places publiques de Toulouse, au mois de juin 1532.
Je ne surprendrai personne, en ajoutant que la religion officielle ne gagna rien à cet auto-da-fé: au contraire. Caturce était chéri de ses élèves. Plusieurs d’entre eux, témoins de son supplice, furent vivement frappés de l’héroïsme qu’il déploya dans ses derniers moments, et se convertirent à la doctrine pour laquelle ils avaient vu leur régent mourir avec tant de constance.
Rabelais fait allusion à ce tragique événement, dans son Pantagruel, liv. II, ch. V, où il nous dit, en parlant de son héros:
«De là vint à Toulouse, où apprint fort bien à dancer et à jouer de l’espée à deux mains, comme est l’usance des escholiers de ladicte Université; mais il n’y demoura guieres, quand il veit qu’ils faisoient brusler leurs regents touts vifs comme harencs soretz, disant: Jà Dieu ne plaise que ainsi je meure, car je suis de ma nature assez altéré sans me chauffer d’advantaige!»
Voilà bien Rabelais. C’était Dolet le verre en main: in vino... prudentia. Dolet, au contraire, malheureusement pour lui, c’était Rabelais moins son masque bachique.
En effet, comme s’il eût voulu porter au comble l’exaspération des Toulousains à son égard, comme s’il eût pensé que les braves gens n’étaient pas encore assez montés contre lui, le téméraire étudiant les souffleta, pour ainsi dire, dans sa seconde harangue, avec l’apologie de Caturce leur victime. Je vais reproduire tout au long cette nerveuse tirade, en la faisant précéder de son texte; on y reconnaîtra, plus que jamais, cette belle prose latine du martyr cicéronien de la place Maubert, si franche, si spontanée, si profondément empreinte du caractère de l’homme, dans ses accents heurtés et ses rudes négligences:
«Dixisset multa audacter, pleraque esset non moderate locutus, omni scelere coopertus esset, hæreticorum supplicio plectenda admisisset, quem vivum comburi in hac urbe vidistis (nomen mortui prætereo, igne quidem consumpti, sed hic adhuc invidiæ flamma flagrantis): an tamen pœnitenti via ad sanitatem salutemque præcise intercludi debuit? Numquid scimus cujusvis esse hominis errare et labi, nullius nisi insipientis perseverare? An post discussam illius caliginem, dilucescere mox posse diffidendum erat? Quare ex erroris vortice voragineque emergenti, et se ad portum frugemque bonam recipere cupienti, non omnium consensu data est navem inhibendi facultas? Fuit hæc ultima illius vox, et a pontificis sententia, et a senatus judicio capitali provocatio: quam quis probabilem acceptamque haberi debuisse jure ullo inficietur? Profuit tamen nihil post erratum in viam redire voluisse, nec, quæ portus pœnitenti esse solet, mutatio consilii, vitam illi incolumem ab iniquorum immanitate servare potuit. Immemor suo more humanitatis, cujus nunquam particeps fuit, Tholosa, insatiabilem suam crudelitatem exercuit in eo lacerando atque vexando; et in opprimendo exstinguendoque animum explevit, ac oculos pavit suos: hac opinione gloriaque præpostere et absurde superba, se quidem esse in officio, atque adeo ad religionis nostræ dignitatem obnixe incumbere, dum summa injuria pro summo jure utatur, ac, qui in levem aliquam erroris suspicionem ceciderint, aut invidiose criminis alicujus insimulentur, eos aspere crudeliterque vexet, et Christum potius ejurare quam resipiscere, cruciatibus adigat!...[42]»
«Vous avez tous vu brûler vif, ici même, dans cette ville, un malheureux dont je passe le nom sous silence. La flamme du bûcher a dévoré sa dépouille mortelle, mais celle de l’envie s’acharne encore après sa mémoire. Admettons qu’il ait poussé trop loin l’audace de ses discours, qu’il ait presque toujours manqué de modération dans son langage, qu’il ait été scélérat des pieds à la tête, et qu’il ait mérité mille fois le supplice des hérétiques. Devait-on, néanmoins, à l’heure où il faisait acte de repentir, lui fermer brusquement la route vers des idées plus saines, et couper en quelque sorte devant lui le pont du salut? Ne savons-nous pas que tout homme est sujet à l’erreur et à la chute, mais aussi que nul, à part l’insensé, ne persévère dans une faute qu’on lui a fait apercevoir? Une fois dissipées les ténèbres qui enveloppaient son âme, devait-on désespérer d’y voir renaître le jour? Au moment où il s’efforçait de remonter hors du gouffre moral qui l’avait englouti, où il aspirait à rentrer au port de la vérité religieuse, pourquoi n’a-t-il pas eu, du consentement de tous, le droit d’y ancrer son navire? C’est là, du reste, la dernière parole qu’il ait fait entendre lui-même, sa protestation contre la sentence ecclésiastique, son appel de l’arrêt du parlement qui le condamnait à la peine capitale. Pourrait-on soutenir, sans violer toute justice, qu’un tel recours n’était ni fondé ni valable? Mais c’est en vain qu’après son erratum, il a voulu revenir à la bonne voie: la résipiscence, ce port ordinaire du repentir, n’a pu lui sauver la vie; les bourreaux ont accompli leur iniquité. Sourde, suivant sa coutume, à la voix de l’humanité que, du reste, elle n’a jamais entendue, Toulouse a satisfait son insatiable cruauté en déchirant cette victime: il lui a fallu cette proie pour assouvir sa rage, ce supplice pour repaître ses yeux! Dans son absurde jactance, dans son orgueil à contre-temps, elle s’est même vantée d’avoir agi conformément au devoir, et d’avoir maintenu avec zèle la dignité de notre religion. Elle n’a pas vu qu’elle prenait la souveraine iniquité pour la souveraine justice, et qu’en poursuivant avec cette atroce barbarie des infortunés sur qui planait un léger soupçon d’erreur, ou qui se trouvaient victimes d’une envieuse délation, elle les poussait, à force de tortures, non point à se repentir, mais à renier le Christ!...»
Cet anathème lancé au fanatisme religieux, ce long cri d’une indignation vibrante et sympathique, joint aux railleries précédentes contre les superstitions locales, devait achever de représenter Dolet comme un suppôt de Satan, comme un véritable fils de Bélial. Il fut donc réputé décidément, par les bonnes gens de Toulouse, hérétique damnable, luthérien au premier chef, en dépit de toutes ses protestations catholiques. Être luthérien, dans une pareille ville et à une pareille époque, c’était être pour le moins athée ou esprit fort; c’était sentir furieusement la hart ou le fagot. Après les hardiesses inouïes dont il avait émaillé sa seconde harangue, Estienne pouvait parfaitement s’attendre à la mesure de sûreté dont il se vit l’objet, de la part des magistrats toulousains. Heureusement que cette fois sa détention ne fut pas trop longue; il en fut quitte à bon marché. Au bout de quelques jours, il fut relâché par le crédit de Jacques de Minut, premier président du parlement de Toulouse, qui, à ce qu’il paraît, céda en cette circonstance aux chaleureuses sollicitations de Jean Dupin (Joannes Pinus)[43], évêque de Rieux, un des plus dévoués protecteurs de Dolet. Entrons, à cet égard, dans quelques détails.
Le troisième jour de son incarcération, c’est-à-dire le 28 mars 1533, Estienne écrivit au président la lettre suivante: