Umbris Rhadamanthus jura dicat, noscere
Tandem libuit. Tu, si libet, eo me sequere.
«Assez longtemps j’ai vécu, rendant la justice aux innocents et aux coupables; enfin, j’ai voulu voir comment Rhadamanthe s’en acquittait envers les ombres. Passant, si le même désir te sollicite, viens me retrouver.»
Après la mise en liberté d’Estienne, ses ennemis ne se tinrent pas pour battus. Leur désappointement devint de la fureur, et leur fureur tourna bientôt à la frénésie. Ils soudoyèrent des assassins contre la victime qui leur échappait, firent courir à son sujet d’infâmes libelles, et promenèrent sur un char, dans les rues de Toulouse, un cochon revêtu d’un écriteau, qui portait en grosses lettres le nom de DOLET[44].
Plusieurs écrivains, entre autres Niceron, se sont amusés à noircir le caractère de notre savant, à le représenter comme un être fielleux et vindicatif. Certes, je crois qu’on le serait à moins!
Lui-même avait prévu cette accusation, et il y a répondu, suivant moi, d’une manière victorieuse, dans la lettre déjà citée, qu’il adresse à Guillaume Budé, son ami, en tête du premier volume de ses Commentaires sur la langue latine. Voici le passage:
«Tu vero non dubitas, sciuntque certo omnes qui meam lenitatem norunt, si quid in eos ardentius conscripsi, non ferendis injuriis mihi stomachum, qui antea hebetabat, præter sententiam fuisse exacutum. Incalui forte impotentius, atque non sine iratioris animi (id quod inepte inimici mihi objiciunt) specie, sed quem incenderat læsa violataque patientia. Quare æquo animo ferant, qui innocentem ignominiis onerarunt, ac perditis profligatisque sententiis jugularunt, justo et mihi in calamitate relicto solo styli oratoriæque exercitationis præsidio, meum me dolorem ab eis inustum ulcisci contendisse.»
«Vous ne doutez pas, et tous ceux qui connaissent la douceur de mon caractère le savent parfaitement, que si j’ai mis trop d’ardeur dans ma polémique, c’est que d’intolérables injures avaient, contre toute attente, exaspéré mon humeur si calme auparavant. Je me suis peut-être échauffé sans trop de retenue, et en laissant paraître (suivant le reproche inepte de mes ennemis) un esprit trop irrité; mais ma patience avait été réellement poussée à bout. Qu’ils en prennent donc leur parti, ceux qui m’ont abreuvé d’ignominies malgré mon innocence, et qui m’ont comme égorgé dans un infâme guet-apens judiciaire: il ne me restait, dans mon malheur, que ma plume, que mon talent oratoire; c’est avec cela que j’ai cherché à me venger, en les stigmatisant à mon tour du fer chaud de la douleur.»
En présence de l’atroce acharnement de ses persécuteurs, Dolet se réfugia dans une campagne assez éloignée de la ville, pour se mettre à l’abri de leurs embûches. Mais, avant son départ, il ne put résister à un mouvement de vengeance, et les perça, l’un après l’autre, des flèches acérées de l’épigramme. Il s’en prit d’abord à Pinache[45], son ennemi intime: Ab Jove principium... puis au juge-mage Dampmartin[46], enfin à Gratien du Pont, sieur de Drusac[47]. Ce Drusac venait de composer les Controverses du sexe masculin et féminin, publiées pour la première fois, sans nom d’auteur, à Toulouse, chez Jacques Colomiez, 1534 (in-fol., caract. goth.). Il se permettait, dans cet ouvrage, toute sorte de blasphèmes contre la plus belle moitié du genre humain. Comme un courtois chevalier, Dolet prit en main la défense des dames, et tonna de toutes ses foudres épigrammatiques contre ce crime de lèse-beauté.
Les clientes ne pouvaient manquer de récompenser l’avocat. Il paraît, effectivement, que notre Estienne gagna sa cause auprès d’elles, car un ami lui écrivait, le 5 juin 1533: