De toutes ces accusations, celle de Charles Estienne était sans contredit la plus grave; aussi provoqua-t-elle, entre ce savant et notre Dolet, une polémique acharnée dont je vais tracer l’historique en quelques mots.
Christophe Richer de Thorigny, savant sénonais, ami commun de Baïf et de Dolet, vint remettre à ce dernier l’ouvrage de Baïf, De Re navali, au moment où l’on mettait sous presse le passage du second volume des Commentaires, dans lequel la même matière se trouvait traitée. Dolet parcourut avec un vif intérêt la publication consciencieuse de Baïf; mais il ne suspendit point, pour cela, l’impression de son article. Seulement, comme il voulait témoigner sa reconnaissance à Richer, il lui fit présent à son tour de son propre travail, que Richer lui promit, sans attendre qu’il l’en priât, d’envoyer à Baïf par le plus prochain courrier. La conduite de Dolet en cette occasion, comme l’observe avec raison Née de la Rochelle, ne prouve nullement qu’il ait dû prévoir ni craindre l’accusation de plagiat dont la démarche de Richer fut en partie la cause occasionnelle. En effet, dès que l’ombrageux Charles Estienne eut reçu de Baïf son élève les feuilles du second volume des Commentaires, il s’imagina tout d’abord que Dolet avait pillé le travail de Baïf, et il résolut d’en fournir immédiatement la preuve, dans un abrégé de cet ouvrage, abrégé qu’il fit imprimer exprès chez François Estienne, son frère, en 1537, in-8o. Dolet, pour se disculper, fit imprimer aussitôt séparément l’article d’où naissait l’accusation; et comme s’il eût tenu à démontrer hautement qu’il avait sous ce rapport la conscience on ne peut plus tranquille, il inséra en tête une apologie qu’il adressa carrément à Baïf lui-même, partie très-intéressée dans le procès.
«J’avoue, dit-il avec franchise, qu’en faisant mes recherches sur les noms et les parties des vaisseaux, j’ai cru devoir en expliquer plusieurs avec les propres paroles de Baïf, ou par des termes approchants. Mais je nierai toujours que ce soit un vol, à moins qu’on ne veuille stigmatiser d’une imputation pareille Budé, Erasme, Politien, Rhodiginus, le Volterran, Nicolas Perrot, et tous ceux qui composent des dictionnaires. C’est une des nécessités du métier de compilateur et de lexicographe, qu’on n’ait presque rien à tirer de son propre fonds, et qu’on se voie forcé, par conséquent, de tout emprunter aux autres.»
Le poëte a bien eu raison de s’écrier:
La mémoire est reconnaissante,
Les yeux sont ingrats et jaloux.
C’est une règle sans exception, et dont les exemples sont infinis: Dolet me semble un des plus navrants. Pauvre ouvrier de la science! on ne songea pas à lui payer son salaire avec la sympathie, cet or du cœur!... Amère, amère injustice!... Oh! que l’histoire vous juge, vous tous qui l’avez méconnu et persécuté, ce travailleur sublime! Dès l’âge de seize ans, érudit encore imberbe, il avait osé l’entreprise titanique de ses Commentaires[83]; dès l’âge de seize ans, alchimiste de gloire, il avait sué sur le grand œuvre. A vingt-six, il était chauve de la moitié du crâne, au point qu’un nommé Jean-Ange Odonus, qui avait eu occasion de le voir, lui donnait alors QUARANTE ANS[84]!
«On ne saurait croire, nous apprend tout le premier cet héroïque Estienne, on ne saurait croire combien la rédaction de mes Commentaires m’a coûté de patience, de veilles, de sueurs! combien de jours elle m’a pris, combien de nuits elle m’a dévorées! combien de fois j’ai dû m’abstenir de nourriture et de sommeil! Que dis-je? il a fallu m’interdire moi-même tout relâche, tout loisir, toute distraction; tout commerce avec mes amis, tout plaisir honnête, en un mot, l’usage même de la vie. Mais j’avais sous les yeux, comme une perspective consolante, la postérité si digne de respect; je rêvais l’éternité de mon nom!»
Cet amour de la gloire, ce noble et chaste amour, qui, dans son âme, avait triomphé de toutes les déceptions, qui toujours avait surnagé dans le naufrage de ses croyances, qui seul enfin le consolait de ses misères quotidiennes, de son martyre incessant; cet amour, dis-je, cet amour unique... il brille, il éclate, il étincelle, comme un diamant céleste, à chaque page de ses livres: par exemple, dans les nombreuses digressions de ses Commentaires, et dans le recueil si intéressant et néanmoins si peu connu de ses poésies latines. Quels beaux vers il adresse là-dessus à son ami Nicolas Bourbon, de Vandœuvre! Vous allez en juger:
Pertulit et multos æstus, et frigora multa;