Mouvement intellectuel de la renaissance,
d’après les Commentaires.
Grand et bizarre ouvrage, que ces deux in-folio de Commentaires sur la langue latine! On s’attend à n’y trouver qu’un immense désert, un Sahara d’érudition; et l’on est tout surpris d’y rencontrer çà et là, comme autant de vertes oasis, de piquantes digressions sur les hommes et les choses du seizième siècle. On y voit se dérouler, notamment, tout un panorama du vaste mouvement scientifique et littéraire de la renaissance, tableau d’autant plus précieux qu’il est tracé, d’une main ferme, par un témoin oculaire, et même par un homme qui pouvait dire à juste titre: Et quorum pars magna fui!
Avant d’aborder cette citation d’un si haut intérêt, qu’on me permette ici quelques réflexions préliminaires.
Quelques années à peine s’étaient écoulées depuis l’immense découverte du Mayençais Guttemberg, ce Christophe Colomb du progrès et de la liberté; quelques années à peine!... et déjà l’Europe du moyen âge, la vieille cathédrale gothique, assaillie par tous les vents du ciel, ébranlée dans ses fondements séculaires, tremblait, craquait, menaçait ruine. Filia Babylonis misera!... le jour de Dieu s’était levé; la grande prostituée féodale voyait arriver sur elle, sombres et silencieux, les Attilas de la science, les vengeurs des Albigeois et des Jacques, les implacables démolisseurs de l’antique Pandémonium. Qu’ils étaient beaux à voir, ces héros de la sainte bataille, brandissant la plume en guise de glaive, et traînant à l’assaut du vieux Louvre leur formidable machine de guerre... le pressoir de Strasbourg, qui distillait, rouge comme du sang, le vin généreux de la pensée!... Vandales providentiels, ils s’avançaient lentement vers leur but mystérieux, guidés, dans la nuit de leur époque, par l’étoile de la justice divine. C’était comme une invasion, par représailles, de la pensée dans la matière, de la civilisation dans la barbarie. L’antiquité pullulante, semée par millions d’exemplaires sur un sol vierge et chaud, germait, s’épanouissait, fructifiait au centuple. Avant-garde de cette armée de l’intelligence, les gothiques incunables, débordant par myriades de la presse, comme d’une nouvelle officina gentium, marchaient en pionniers hardis au défrichement de l’ignorance. L’avenir se dévoilait, le ciel de la pensée s’ouvrait aux regards, dans toute la splendeur de son soleil, dans toute la hauteur de son azur infini; des perspectives jusqu’alors inconnues fascinaient les âmes.
Mais la forme antique devait encore pour un temps, parvenue en quelque sorte à sa période de classicisme moderne, dominer tous ces bégayeurs novices, et leur imposer en souveraine ses salutaires exigences; en attendant que la pensée européenne, moins timide, moins tâtonneuse, moins enfant pour tout dire, se fût creusé dans l’argile romaine et grecque un moule plus exact, plus vrai, plus national.
Oui, cette tyrannie provisoire du latin était nécessaire, inévitable, je dirais presque providentielle. Le monde romain, considéré dans son organisme extérieur, en d’autres termes, comme un vaste corps politique et social, était mort depuis longtemps, ou, pour parler plus juste, s’était transformé: car, en vertu de cette métempsycose par laquelle revivait, sous la forme chrétienne et sous le nom de Saint-Empire, l’âme de ce grand corps éteint, c’est à cette cosmopolite animation que les nationalités européennes, encore à l’état d’embryon pour la plupart, empruntaient sans le savoir leur existence parcellaire; c’est là que nos braves communes du moyen âge, ces vaillants municipes chrétiens, retrouvaient dans la nuit du labyrinthe le fil sauveur de leurs traditions perdues; c’est là que les bourgeois de nos bonnes villes reprenaient, avec l’âme de leurs pères gaulois, Vercingétorix et Indutiomar, l’audacieuse raison des légistes romains, et revêtaient en quelque sorte, comme une vieille cuirasse héréditaire, la constance d’efforts de la ville aux sept collines, luttant contre les hostilités environnantes, d’abord pour se défendre, plus tard pour envahir.
Cependant, si l’esprit persistait, le corps avait disparu. Mais le monde romain littéraire, mais l’idiome sacré de Brutus et de Cicéron s’était perpétué, éternisé de lui-même; phénix rajeuni de siècle en siècle, on le voyait s’essorer vers l’avenir, du milieu même des bûchers qu’allumaient chaque jour l’ignorance et le fanatisme. Imperium sine fine dedi! Cet oracle de Jupiter Optimus-Maximus avait dit vrai: grâce au latin, grâce aux héroïques souvenirs qu’il réveillait sans cesse dans les âmes, côte à côte de la catholicité chrétienne grandissait une catholicité païenne, de jour en jour plus envahissante. En face de l’aristocratie féodale, qui signait encore avec le pommeau de son épée[88], se formait d’un bout de l’Europe à l’autre la sainte république des lettres. Anglais, Allemands, Français ou Italiens, Vivès, Erasme, Budé, Thomas Morus, tous les hommes de cœur, toutes les intelligences d’élite, n’avaient plus qu’une patrie et ne parlaient plus qu’une langue: ils étaient citoyens de la ville éternelle.
Fecisti patriam diversis gentibus unam,
Urbem fecisti quod prius Orbis erat.