«C’est dans un lieu si célèbre que s’écoulait ma vie studieuse, lorsqu’une cruelle attaque me contraignit d’opposer la force à la force, et de chercher mon salut dans le meurtre. Aussitôt, un nombreux détachement du guet s’élance à ma poursuite; sans tenir compte de mon innocence, on veut m’ensevelir dans les ténèbres d’une prison: mais il est toujours facile à un homme de cœur d’échapper aux embûches de ces lâches ribauds. Protégé par une escorte d’amis, je sors de la ville au point du jour; et d’abord je vole en Auvergne, malgré l’âpre froidure qui régnait alors, malgré toute la fureur des vents déchaînés.

«Au loin m’apparaissent, comme des rois en cheveux blancs sur un trône de montagnes, de vieux ornes couverts de neige; à travers les vallons (spectacle sublime!) un torrent fougueux se précipite en imitant la voix sonore de la tempête, et, frappant le sol avec le bruit de la grêle qui tombe, court ensuite inonder les campagnes.

«Déjà, parmi les hautes forêts de l’Auvergne, l’Allier superbe, enflant ses ondes, déploie sous mes yeux toute l’étendue de son cours. L’idée me vient aussitôt d’accélérer mon voyage, en me servant de cette rivière; je m’embarque. Sous l’impulsion des rames, le bateau glisse plus rapide que les vents; à droite, à gauche, villes, campagnes, tout fuit en arrière, tandis que ma nef agile sillonne le long ruban des eaux.

«Mais l’implacable hiver s’attarde en ces contrées; du fond à la surface, pour ainsi dire, le froid condense la rivière; la glace refuse tout passage aux avirons, heurte, à chaque instant, notre frêle embarcation qui bondit sous la secousse, et, de distance en distance, nous oblige à nous arrêter. Lancée par un arc bien tendu, d’abord la flèche du Parthe fend avec vigueur l’air environnant, puis, rencontrant un arbre, elle se plonge dans sa printanière chevelure, s’amortit à travers le feuillage, et finit par tomber mourante. Ainsi se ralentit, au milieu des glaçons, notre petit navire qui, tout à l’heure encore, devançait les flots à la course. Alors, enflammé par mes promesses, le batelier redouble de courage; il lutte, il se roidit des deux mains, il s’ouvre une large issue, et la glace brisée cède enfin aux innombrables coups de rame qui la dispersent. Incontinent, nous nous livrons au vaste courant de la Loire, qui m’entraîne vers une ville, une ville autrefois célèbre, Orléans. Berceau de mon enfance, je te reconnais, et je couvre de baisers les autels de la patrie.

«De là, renvoyant mon bateau, je franchis la plaine à franc étrier; le roi! voilà le seul but de ma course. Je me dirige donc vers la grande et populeuse Lutèce, où l’on me dit que je trouverai François Ier, à qui le ciel a confié les destinées de la France. O soleil, toi dont les regards embrassent le monde, que peux-tu voir de meilleur, de plus auguste, de plus clément?

«Je l’aborde et lui présente mes humbles hommages; puis, je lui raconte en ces termes le malheur déplorable dont le sort m’avait rendu victime:

«O roi plein d’amour pour la justice, c’est au nom de cette justice même qu’en toute sécurité je m’adresse à toi. Je l’avoue, j’ai privé quelqu’un de la vie; mais un danger pressant m’a contraint à cette violence. S’il est vrai qu’en cela j’aie suivi la loi salutaire de notre mère suprême, la nature; s’il est vrai, d’un autre côté, que le droit civil autorise une défense personnelle, ma requête est juste: fais-la triompher, en m’accordant ma grâce. Oui, l’accident est fatal, j’en conviens; le premier, il m’a convaincu que nous sommes tous, au même titre, le jouet des vicissitudes humaines. Mon bras n’était pas fait à l’œuvre du sang. Eh bien! malgré tout, il m’a fallu frapper un ennemi et devoir mon salut à des armes cruelles. Grâce, je t’en conjure! grâce, ô mon roi! Si ton glaive légal anéantit justement le coupable, tourne vers l’innocent un regard de mansuétude, et sauve celui qu’a voulu perdre la fatalité.

«Le roi se laisse fléchir: sa voix m’ordonne de me retirer sans crainte. Pallas, accompagnée des neuf vierges de la double montagne, m’accueille au sortir de l’audience, et félicite avec transport son cher nourrisson.

«Arrive l’heure d’un banquet préparé par les soins de mes doctes confrères en Apollo. Chacun prend place; au nombre des convives se font remarquer tous ceux qu’à bon droit l’on nomme les flambeaux de la France: entre autres Budé, le plus grand de tous, Budé, cette gloire encyclopédique; Bérauld, l’heureux Bérauld, qui fait envier son génie supérieur et sa facile éloquence; Danès, qui s’est illustré dans toutes les branches de l’art littéraire; Tusanus, qu’une justice honorable a surnommé bibliothèque parlante; Macrin, ce favori de Phébus, habile à manier tous les rhythmes; Bourbon, non moins riche en verve poétique; Dampierre, et, près de lui, ce jeune Vulteius qui fait concevoir au monde savant de si hautes espérances; Marot, ce Virgile français qui déploie dans ses vers un divin trésor d’imagination; Rabelais, enfin, cette grande illustration médicale, cette renommée de si bon aloi, François Rabelais, qui, du seuil même de Pluton, rappellerait les morts à l’existence et les rendrait à la lumière.

«Sur tous les points, une vaste conversation s’engage; on passe en revue les doctes compagnons d’armes, les gloires contemporaines qui fleurissent aux rives étrangères. Erasme, Mélanchthon, Bembo, Sadolet, Vida, Jacques Sannazar, voilà ceux qui, tour à tour, sont loués à pleine voix.