« J’avais perdu toute envie de flâner à l’ombre et je repris vivement le chemin de la station. Près des bâtiments, je rencontrai un homme blanc d’une élégance apprêtée si inattendue que tout d’abord je le pris pour une vision. J’apercevais un col droit empesé, des manchettes blanches, un veston d’alpaga léger, un pantalon immaculé, une cravate claire et des chaussures cirées. Pas de chapeau, mais sous le parasol doublé de vert qu’élevait une forte main blanche, des cheveux bien brossés, huilés, avec une raie au milieu. Il était déconcertant et il avait un porte-plume derrière l’oreille.

« J’échangeai une poignée de main avec ce miracle et j’appris qu’il était le chef comptable de la Compagnie et que toute la comptabilité était tenue dans ce poste. Il était sorti un instant, me dit-il, « pour respirer une bouffée d’air frais ». L’expression me paraissait singulièrement surprenante par ce qu’elle suggérait de vie sédentaire dans un bureau. Je ne vous aurais du reste pas parlé du personnage si ce n’était par lui que pour la première fois j’entendis prononcer le nom de l’homme qui reste indissolublement lié à tous mes souvenirs de cette époque. Et puis, je me sentis du respect pour ce gaillard. Oui, j’éprouvai du respect pour ses faux-cols, ses amples manchettes, ses cheveux bien brossés. Son aspect était certainement celui d’un mannequin de coiffeur, mais au milieu de la démoralisation de ce pays, il gardait le souci des apparences. Et cela c’est de la force de caractère. Ses cols amidonnés, ses devants de chemise apprêtés n’étaient ni plus ni moins que des preuves de caractère. Il y avait près de trois ans qu’il était là, et par la suite, je ne pus m’empêcher de lui demander comment il s’y prenait pour arriver à exhiber ce linge-là. Il eut une imperceptible rougeur et répondit modestement : « J’ai dressé une des femmes indigènes du Poste. Cela n’a pas été sans peine. Elle n’avait aucun goût pour ce travail… » Ainsi cet homme avait réellement réalisé quelque chose. De plus il était appliqué à ses livres qui étaient dans un ordre exemplaire.

« Tout le reste du Poste n’était que confusion, — têtes, choses et bâtiments. Des files de nègres poussiéreux, aux pieds plats, arrivaient et repartaient. Un flot de produits manufacturés, cotons de pacotille, verroteries et fil de laiton, était dirigé vers les profondeurs des ténèbres d’où découlait en revanche un mince filet d’ivoire précieux.

« Il me fallut attendre dix jours au Poste, — une éternité ! J’étais logé dans une baraque au milieu de la cour, mais pour échapper au chaos, j’allais me réfugier parfois chez le comptable. Son bureau était construit de planches posées de champ et si mal jointes que lorsqu’il se penchait sur sa haute table, il était zébré du cou aux talons d’étroites raies de lumière. Il n’était pas besoin de pousser le lourd volet pour y voir clair. Et quelle chaleur là-dedans ! De grosses mouches bourdonnaient férocement ; elles ne piquaient pas, elles poignardaient. Je m’asseyais généralement sur le plancher cependant que perché sur un tabouret, irréprochable et même légèrement parfumé, il écrivait, écrivait… De temps en temps, il se tenait debout pour se dégourdir. Lorsqu’un malade — un agent de l’intérieur qu’on rapatriait — fut installé chez lui dans un lit-tiroir, il ne laissa pas de témoigner une certaine contrariété : « Les gémissements de ce malade, disait-il, distraient mon attention. Et à moins d’attention, il est extrêmement difficile d’éviter les erreurs matérielles sous ce climat… »

« Un jour, il remarqua, sans lever la tête : « Dans l’intérieur, vous rencontrerez certainement M. Kurtz. » Comme je lui demandais qui était M. Kurtz, il me dit que c’était un agent de premier ordre et constatant mon désappointement à cette information sommaire, il déposa son porte-plume et ajouta lentement : « C’est un homme très remarquable… » Après force questions je finis par apprendre que M. Kurtz dirigeait un poste de traite, très important ; dans le vrai pays de l’ivoire, « au fin fond là-bas. » « Il nous envoie autant d’ivoire que tous les autres réunis. » Il se remit à écrire. L’homme malade était trop accablé pour gémir. Les mouches bourdonnaient dans une grande paix.

« Soudain, il y eut un murmure grossissant de voix et un grand bruit de piétinement. Une caravane venait d’arriver. Un jacassement violent, aux sonorités barbares, éclata de l’autre côté des planches. Tous les porteurs parlaient à la fois, et au milieu du vacarme, on distinguait la voix lamentable de l’agent principal qui « y renonçait » pour la vingtième fois ce jour-là. — Il se leva avec lenteur : « Quel terrible vacarme !… » Il traversa la pièce avec précaution pour jeter un coup d’œil sur le malade et revenant vers moi : « Il n’entend plus, fit-il. — Quoi, est-il mort ! m’exclamai-je, saisi. — Non, pas encore, répondit-il » avec un grand calme. Ensuite faisant d’un signe de tête allusion au tumulte de la cour : « Quand on a à passer des écritures correctement, on en arrive à détester ces sauvages, à les détester à mort… » Il demeura un instant pensif. « Lorsque vous verrez M. Kurtz, reprit-il, dites-lui de ma part que tout ici (et il jeta un coup d’œil sur sa grande table) va très bien. Je n’aime guère lui écrire : avec les courriers que nous avons, on ne sait jamais entre quelles mains une lettre peut tomber au Poste Central. » Il me considéra un instant de ses gros yeux placides ; « Oh ! il ira loin, très loin, reprit-il. Il sera quelqu’un dans l’Administration avant peu… C’est leur intention arrêtée à ces Messieurs là-bas. — Je veux dire au Conseil en Europe… »

« Il se remit au travail. Le bruit au dehors avait cessé. Près de franchir la porte pour sortir je m’arrêtai. Parmi l’incessant bourdonnement des mouches, l’agent qu’on rapatriait gisait inerte et congestionné ; l’autre, penché sur ses livres, passait en écriture le plus correctement possible des opérations parfaitement correctes, et à cinquante pieds en contrebas, j’apercevais les cimes immobiles du bosquet de la mort.

« Le jour suivant, je quittai le Poste enfin, avec une caravane de soixante hommes, pour une ballade à pied de trois cents kilomètres.

« Inutile de vous en dire long là-dessus. Des pistes, des pistes partout, un réseau de pistes foulées, étendu sur un pays vide, au travers d’herbes hautes, d’herbes brûlées, de broussailles, descendant des ravines fraîches, remontant des collines embrasées de chaleur — et parmi quelle solitude !… personne, pas une hutte. Les populations s’étaient enfuies depuis longtemps. Ma foi, à supposer qu’une bande de nègres mystérieux, porteurs de toutes sortes d’armes terribles, prît fantaisie de circuler sur la route de Deal à Gravesend, en mettant la main au collet de tous les ruraux à droite et à gauche pour leur faire porter des fardeaux, j’imagine volontiers qu’il ne faudrait pas longtemps pour vider proprement fermes et cottages dans ces parages. Seulement, ici, les habitations elles-mêmes avaient disparu. Pourtant je traversai quelques villages abandonnés. Il y a je ne sais quoi de puérilement pathétique dans les ruines de murailles d’herbes !… — Les jours suivaient les jours parmi le traînement derrière moi de soixante paires de pieds nus supportant chacune une charge de trente livres. Camper, cuisiner, dormir, décamper et puis marcher. Parfois un porteur mort sous le harnais, gisait dans les hautes herbes près de la piste, avec une gourde vide et son long bâton à côté de lui. Un grand silence autour et au-dessus de nous. A peine par certaines nuits tranquilles le frémissement d’un tam-tam lointain, tour à tour s’effaçant et s’enflant, tremblement indistinct et vaste, rumeur étrange, attirante, évocatrice et barbare, dont le sens peut-être était aussi profond que le son des cloches en terre chrétienne. Un jour, un blanc, en uniforme déboutonné, campé au travers de la piste, avec une escorte en armes de maigres Zanzibaristes, fort hospitaliers et joviaux du reste, pour ne pas dire gris. Il s’occupait de l’entretien de la route, à ce qu’il disait. Je n’oserais affirmer qu’on s’aperçût de la présence d’une route ni d’un entretien quelconque, à moins que le corps d’un nègre d’âge mûr, le front troué d’une balle, et sur lequel je buttai littéralement à une lieue de là, ne dût être considéré comme une amélioration d’ordre permanent. J’avais pour compagnon un autre blanc, pas mauvais garçon, mais trop bien en chair et doué de l’exaspérante habitude de tourner de l’œil chaque fois qu’il fallait gravir une côte un peu chaude, à des kilomètres du plus petit coin d’ombre, et de l’eau. Plutôt énervant, je vous prie de croire, d’avoir à déployer son veston comme un parasol au-dessus de la tête de quelqu’un en attendant qu’il veuille bien revenir à soi. Je ne pus m’empêcher de lui demander un jour ce que diable il venait faire dans ce pays. — « Drôle de question ! Faire de l’argent, parbleu ! » me répondit-il d’un air de mépris. Ensuite il prit les fièvres et il fallut le porter dans un hamac suspendu à une perche. Comme il pesait plus de deux cents livres ce furent avec plusieurs porteurs des histoires sans fin !… Ils se rebiffaient, prenaient le large, désertaient la nuit furtivement avec leurs charges : une mutinerie, quoi ! Aussi bien, un soir, je leur tins un discours en anglais, avec gestes dont pas un ne fut perdu pour les soixante paires d’yeux qui me regardaient, et le matin qui suivit, le hamac prit les devants à souhait. Une heure plus tard, je découvrais tout le chargement chaviré dans la brousse. La lourde perche avait écorché son pauvre nez et il tenait à toute force à me faire tuer quelqu’un ; mais il n’y avait pas l’ombre d’un porteur à proximité. Je me souvins du vieux médecin : « Il serait intéressant pour la science de suivre sur place les modifications mentales de l’individu… » Je constatai que je commençais à devenir scientifiquement intéressant. Du reste tout cela est hors de propos. Le quinzième jour, je me retrouvai en vue du grand fleuve et fis mon entrée, clopin-clopant, au Poste Central. Il se trouvait au fond d’une crique, entouré de broussailles et de forêt, bordé d’un côté par un fameux banc de vase puante et des trois autres, par une clôture de roseaux décrépits. Un trou béant dans celle-ci représentait la porte, et le premier coup d’œil jeté à l’intérieur suffisait à faire voir qu’un démon hypocrite régnait là en maître. Des hommes blancs, de longs bâtons à la main, surgirent languissamment d’entre les bâtiments, s’approchèrent en flânant pour me considérer, puis disparurent je ne sais où. L’un d’eux, trapu, l’air excitable, avec des moustaches noires, à peine lui eussé-je appris qui j’étais, m’informa avec volubilité et force digressions que mon steamer était au fond du fleuve. Je demeurai confondu. Quoi, quoi !… — « Oh, tout va bien. Le « Directeur lui-même » était présent… Tout s’était passé régulièrement. Chacun s’était comporté d’une façon admirable, admirable !… Il faut, continua-t-il avec agitation, que vous alliez voir le Directeur général tout de suite. Il attend. »

« Je ne saisis pas sur-le-champ la signification de ce naufrage. Je crois bien que je l’aperçois à présent, bien qu’au fond, je n’ose rien affirmer. Sûrement cette histoire était trop stupide, à y bien réfléchir, pour être tout à fait naturelle !… Cependant…