— « C’était un homme remarquable »… fis-je d’une voix mal assurée. Et devant la fixité implorante de son regard qui semblait attendre autre chose encore, je repris : « Il était impossible de ne pas…
— « De ne pas l’aimer !… » acheva-t-elle gravement, cependant que je demeurais muet et confondu. — « Que c’est vrai ! Que c’est vrai !… Mais penser que personne ne l’a connu comme je l’ai connu… J’avais toute sa noble confiance… C’est moi qui le connaissais le mieux… »
— « C’est vous qui le connaissiez le mieux », répétai-je. Et peut-être était-ce exact. Mais à chaque parole qui était prononcée, la pièce se faisait plus sombre, son front seul, uni et clair, demeurait illuminé, de l’inextinguible lumière de la foi et de l’amour…
— « Vous étiez son ami, continua-t-elle. Son ami, répéta-t-elle un peu plus haut. Vous devez l’avoir été, puisqu’il vous a donné ceci et qu’il vous a envoyé vers moi… Je sens que je puis vous parler et… Ah ! il faut que je parle… Je veux que vous sachiez, vous qui avez recueilli ses derniers mots, que j’ai été digne de lui. Ce n’est pas de l’orgueil… Eh bien, oui, je suis fière de savoir que je l’ai compris mieux que quiconque au monde — c’est lui-même qui me l’a dit… Et depuis que sa mère est morte, je n’ai eu personne, personne pour… pour… »
« J’écoutais. L’obscurité s’épaississait. Je n’étais même pas assuré d’avoir reçu la liasse qui lui était destinée. J’ai quelque lieu de croire que ce qu’il avait voulu me confier, c’était un autre paquet de papiers qu’un soir, après la mort de Kurtz, j’avais vu entre les mains du Directeur qui les examinait sous la lampe. Et la jeune fille parlait, tirant de la certitude qu’elle avait de ma sympathie un réconfort dans son affliction ; elle parlait comme boit l’homme altéré. J’avais entendu dire que ses fiançailles avec Kurtz n’avaient pas été approuvées par sa famille. Peut-être n’était-il pas assez riche… En fait j’ignore s’il n’avait pas été un pauvre diable toute sa vie. Il m’avait donné quelque raison de supposer que c’était l’impatience de sa pauvreté relative qui l’avait poussé là-bas.
— « Qui n’eût pas été son ami, après l’avoir entendu parler !… » disait-elle. — « C’est par ce qu’ils avaient de meilleur en eux qu’il prenait tous les hommes… » Elle me jeta un regard intense. — « C’est le don des plus grands, reprit-elle, et le son de sa voix basse semblait trouver son accompagnement dans les autres bruits, pleins de mystère, de désolation et de tristesse que j’avais entendus ailleurs ; le ruissellement du fleuve, le bruissement des arbres agités par le vent, les murmures de la cohue sauvage, le faible frémissement des mots incompréhensibles proférés au loin, le soupir d’une voix qui parlait par-delà le seuil des ténèbres éternelles. — « Mais vous l’avez entendu !… Vous savez !… » s’écria-t-elle.
— « Oui, je sais !… » fis-je, avec je ne sais quoi dans le cœur qui ressemblait à du désespoir, mais incliné devant la foi qui l’animait, devant cette grande illusion salutaire qui brillait d’un éclat surnaturel dans les ténèbres, les victorieuses ténèbres dont je n’aurais su la défendre, dont je ne pouvais me défendre moi-même.
— « Quelle perte pour moi — pour nous, se reprit-elle avec une magnanime générosité, et elle ajouta dans un murmure : « pour le monde entier »… Aux dernières lueurs du crépuscule je pouvais distinguer la lumière de ses yeux pleins de larmes, de larmes qui ne voulaient pas couler.
— « J’ai été très heureuse, très fortunée, très fière, continua-t-elle. Trop fortunée, trop heureuse pendant quelque temps. Et maintenant je suis malheureuse pour toujours… »
« Elle se leva. Ses cheveux blonds semblaient recueillir, dans un scintillement doré, tout ce qui restait de clarté dans l’air. Je me levai à mon tour.