Une remarque encore. Jeunesse est un produit de la mémoire. C’est le fruit de l’expérience même : mais cette expérience, dans ses faits, dans sa qualité intérieure et sa couleur extérieure, commence et s’achève en moi-même. Le Cœur des Ténèbres est également le résultat d’une expérience, mais c’est l’expérience légèrement poussée (très légèrement seulement) au delà des faits eux-mêmes, dans l’intention parfaitement légitime, me semble-t-il, de la rendre plus sensible à l’esprit et au cœur des lecteurs. Il ne s’agissait plus là d’une sincérité de couleur. C’était comme un art entièrement différent. Il fallait donner à ce sombre thème une résonance sinistre, une tonalité particulière, une vibration continue qui, je l’espérais du moins, persisterait dans l’air et demeurerait encore dans l’oreille, après que seraient frappés les derniers accords.
1917.
J. C.
JEUNESSE
A PAUL VALÉRY
A l’auteur du « Cimetière marin »,
cette traduction,
en souvenir des heures de Londres
et de Bishopsbourne,
et de la très affectueuse admiration
de son ami.
G. J.-A.
JEUNESSE
Cela n’aurait pu arriver qu’en Angleterre, où les hommes et la mer se pénètrent, pour ainsi dire, — la mer entrant dans la vie de la plupart des hommes, et les hommes connaissant la mer, peu ou prou, par divertissement, par goût des voyages ou comme gagne-pain.
Nous étions accoudés autour d’une table d’acajou qui réfléchissait la bouteille, les verres et nos visages. Il y avait là un administrateur de sociétés, un comptable, un avocat d’affaires, Marlow et moi. L’administrateur avait passé par Conway, le comptable avait servi quatre ans à la mer, l’homme de loi, — conservateur endurci, fidèle de la Haute-Église, la crème des hommes et l’honneur incarné, — avait été second à bord de navires de la Compagnie Péninsulaire et Orientale au bon vieux temps où les courriers avaient encore le gréement carré sur deux mâts au moins et descendaient la mer de Chine devant une mousson fraîche avec des bonnettes hautes et basses. Nous avions tous débuté dans la vie par la marine marchande. Le lien puissant de la mer nous unissait tous les cinq et aussi cette camaraderie du métier, qu’aucun enthousiasme, si vif qu’il puisse être pour le yachting, les croisières ou autres choses de ce genre, ne peut faire naître, car tout cela ce n’est que le divertissement de la vie, tandis que l’autre, c’est la vie même.
Marlow (je crois du moins que c’est ainsi que s’écrivait son nom) nous faisait le récit, ou plutôt la chronique, d’un de ses voyages.