« Il nous fallut une semaine pour gagner la rade de Yarmouth, et là nous attrapâmes un coup de tabac, — la fameuse tempête d’octobre d’il y a vingt-deux ans. — Vent, éclairs, neige fondue, neige et mer démontée, tout y était. Nous naviguions à lège et vous pourrez imaginer à quel point c’était vilain quand je vous aurai dit que nous avions nos pavois démolis et notre pont inondé. Le second soir le lest ripa dans la joue avant et à ce moment nous avions été dépalés dans les parages de Dogger Bank. Il n’y avait rien d’autre à faire que de descendre avec des pelles et d’essayer de redresser le navire, et nous voilà dans cette vaste cale, sinistre comme une caverne, des chandelles tremblotantes collées aux barrots, tandis que la tempête hurlait là-haut, et que le navire dansait comme un fou avec de la bande. Nous étions tous, là, Jermyn, le capitaine, tous, pouvant à peine nous tenir sur nos jambes, occupés à cette besogne de fossoyeurs, et essayant de refouler au vent des pelletées de ce sable mouillé. A chaque plongeon du navire, on voyait vaguement dans la pénombre dégringoler des hommes qui brandissaient des pelles. Un de nos mousses (nous en avions deux), impressionné par l’étrangeté de la scène, pleurait comme si son cœur allait se rompre. On l’entendait renifler quelque part dans l’ombre.

« Le troisième jour la tempête cessa, et un remorqueur du nord qui se trouvait par là nous ramassa au passage. Il nous avait fallu seize jours en tout pour aller de Londres à la Tyne. Quand nous fûmes au dock, nous avions perdu notre tour de chargement et on nous déhâla jusqu’à un rang où nous restâmes un mois. Mrs Beard (le capitaine s’appelait Beard) vint de Colchester pour voir son mari. Elle s’installa à bord. L’équipage temporaire avait débarqué, et il ne restait que les officiers, un mousse et le steward, un mulâtre qui répondait au nom d’Abraham. Mrs Beard était une vieille femme à la figure toute ridée et hâlée comme une pomme d’hiver, et qui avait une tournure de jeune fille. Elle me surprit un jour en train de recoudre un bouton et insista pour réparer toutes mes chemises. Ce n’était guère le genre des femmes de capitaines que j’avais connues à bord des clippers. Quand je lui eus apporté les chemises, elle me dit : « Eh bien, et les chaussettes ? Elles ont besoin d’un raccommodage, j’en suis sûre ; les effets de John, — le capitaine Beard, — sont tous en état maintenant. J’aimerais avoir quelque chose à faire. » Brave vieille ! Elle passa en revue mes effets, et pendant ce temps-là je lus pour la première fois Sartor Resartus et la Chevauchée vers Khiva de Burnaby. Je ne compris guère alors le premier de ces livres, mais je me rappelle qu’à cette époque-là, je préférai le soldat au philosophe : préférence que la vie n’a fait que confirmer. L’un était un homme, et l’autre était davantage, — ou moins. L’un et l’autre sont morts, et Mrs Beard est morte, et la jeunesse, la force, le génie, les pensées, les exploits, les cœurs simples, — tout meurt… Enfin !

« On finit par nous charger. Nous embarquâmes un équipage. Huit matelots et deux mousses. Un soir nous nous déhâlames sur les bouées près du sas, prêts à sortir, et avec bon espoir d’appareiller le lendemain. Mrs Beard devait repartir chez elle par le dernier train. Une fois le navire amarré, nous descendîmes prendre le thé, et nous demeurâmes assez silencieux durant tout ce temps, Mahon, le vieux couple et moi. J’eus fini le premier et m’esquivai pour aller fumer une cigarette, ma cabine se trouvant dans un rouf tout contre la dunette. C’était l’heure du plein, le vent avait fraîchi, il bruinait : les deux portes du sas étaient ouvertes, et les charbonniers allaient et venaient dans l’obscurité, avec leurs feux très clairs, au milieu d’un grand bruit d’hélices battant l’eau, d’un ferraillement de treuils, et de voix qui hélaient au bout des jetées. J’observais la procession des feux de pointe qui glissaient en haut et celle des feux verts qui glissaient plus bas dans la nuit, lorsque tout à coup j’aperçus un éclat rouge qui disparut, revint et resta. L’avant d’un vapeur surgit tout proche. Par la claire-voie de la cabine, je criai : « Montez, vite ! » puis j’entendis une voix effrayée qui disait au loin dans l’ombre : « Stoppez, capitaine. » La sonnerie d’un timbre résonna. Une autre voix cria pour avertir : « Nous allons rentrer dans ce voilier. » Un rude « Ça va ! » y répondit et fut suivi d’un violent craquement, au moment où le vapeur vint, de sa joue avant, taper de biais dans notre gréement. Il y eut un moment de confusion, de vociférations, un bruit de gens qui couraient. La vapeur siffla. Puis on entendit quelqu’un qui disait : « Paré, capitaine. » « Vous n’avez rien ? » demanda la voix bourrue. J’avais couru devant pour voir l’avarie et je leur criai : « Je crois que non ! » « En arrière doucement », dit la voix bourrue. Un timbre retentit. « Quel est ce vapeur ? » hurla Mahon. A ce moment il n’était plus pour nous qu’une ombre massive, manœuvrant à quelque distance. On nous cria un nom, un nom de femme, Miranda, ou Melissa, ou quelque chose de ce genre. « Ça va nous faire encore un mois dans ce sale trou ! » me dit Mahon, comme nous examinions avec des fanaux les pavois éclatés et les bras coupés. « Mais où est donc le capitaine ? »

« Nous ne l’avions tout ce temps-là ni vu ni entendu. Nous allâmes voir derrière. Une voix dolente s’éleva du milieu du bassin ; « Ohé ! Judée ! » Comment diable se trouvait-il là ? Nous criâmes : « Oui ! » — « Je suis à la dérive dans notre canot, sans avirons, » nous cria-t-il. Un batelier attardé nous offrit ses services et Mahon s’entendit avec lui moyennant une demi-couronne pour remorquer notre capitaine au long du bord. Mais ce fut Mrs Beard qui monta la première notre échelle. Il y avait près d’une heure qu’ils étaient là à flotter dans le bassin sous une froide petite pluie fine. Je n’ai jamais de ma vie été aussi surpris.

« Il paraît que lorsqu’il m’avait entendu crier : « Montez, vite », il avait aussitôt compris ce qui se passait, il avait empoigné sa femme, grimpé sur le pont qu’il avait traversé en courant, pour dégringoler dans le canot amarré à l’échelle. Pas si mal pour un homme de soixante ans. Imaginez un peu ce vieux, sauvant héroïquement sa femme dans ses bras, — la femme de toute sa vie. Il l’avait déposée sur un banc et s’apprêtait à remonter à bord, quand, je ne sais comment, la bosse fila. Et les voilà partis ensemble. Naturellement au milieu de toute cette confusion nous ne l’avions pas entendu crier. Il avait l’air tout penaud. Elle s’écria d’un air enjoué :

— « Je suppose que cela ne fait rien si je manque le train maintenant.

— « Non, Jenny, descends te réchauffer, — grommela-t-il. Puis s’adressant à nous :

— « Un marin ne devrait pas s’embarrasser de sa femme. Voyez-vous ça, je n’étais pas à bord ! Bon, y a pas trop de mal cette fois. Allons voir ce que cet idiot de vapeur nous a démoli. »

« Ce n’était pas grand’chose, mais cela nous retint tout de même trois semaines. Au bout de ce temps, le capitaine étant occupé avec ses agents, je portai le sac de voyage de Mrs Beard jusqu’à la gare et l’installai confortablement dans un compartiment de troisième classe. Elle abaissa la vitre pour me dire :

— « Vous êtes un brave jeune homme. Si vous voyez John, — le capitaine Beard, — sans son foulard la nuit, rappelez-lui de ma part de bien s’emmitoufler.