Elle vint avec le bruit d’un soupir puissant descendu des hauteurs. Les voiles s’emplirent, le navire prit de l’erre et la mer réveillée se mit à murmurer à voix assoupie les chansons du retour aux oreilles des matelots.
Cette nuit-là, tandis que le navire courait écumant vers le nord, devant la brise fraîchissante, le maître d’équipage épancha son cœur au carré des officiers mariniers :
— Ce gars-là ne nous a donné que du mal depuis le moment qu’il a mis le pied à bord. Vous souvenez-vous, cette nuit, à Bombay ?… Après avoir brimé de haut en bas cet équipage de poules mouillées, et affronté le vieux, il nous a fallu faire les imbéciles à tous les bouts d’un bateau à demi sombré, histoire de lui sauver la vie. Rapport à lui encore, on frise bel et bien une révolte et v’là le second qui m’enlève comme un voleur à cause que j’oublie censément de coller une motte de graisse sur ces faillies planches. Sans compter que je l’avais fait, mais tu aurais pu te dispenser d’y laisser une pointe de clou qui dépasse, hé, Copain-Copeaux ?
— Et toi de fiche tous mes outils à l’eau à cause de lui comme un blanc-bec qu’a le taf, rétorqua le charpentier d’un ton morose. Le v’là toujours parti après, à c’t heure, ajouta-t-il, rancunier jusqu’au bout.
— En escadre, en Chine, je me rappelle une fois l’amiral qui me dit comme ça, commença le voilier…
Une semaine plus tard, le Narcisse fendait les eaux de la Manche.
Sous ses ailes blanches, il rasait la mer bleue comme un grand oiseau las qui se hâte vers son nid. Les nuages faisaient la course avec les pommes de ses mâts ; on voyait leurs masses blanches se lever par l’arrière, gagner le zénith d’un essor, continuer leur fuite et filant le long de l’ample courbe du ciel, se ruer tête première dans les flots, nuages plus rapides que le navire, plus libres aussi mais que nul port n’attend. La côte, pour lui souhaiter la bienvenue, vint au-devant de lui dans le soleil. Les hautes falaises poussaient dans la mer leurs promontoires souverains ; les larges baies souriaient de lumière ; les ombres des nuages sans asile ni but couraient le long des plaines ensoleillées, sautant les vallées, grimpant agiles aux collines, dégringolant les versants, et le soleil les poursuivait de nappes de glissante lueur. Sur le front des rochers sombres des phares blancs étincelaient dans des colonnes de lumière. La Manche scintillait comme un manteau bleu tissé de fils d’or et qu’étoilait l’argent des lames moutonnantes. Le Narcisse vola, passés les caps et les baies. Des navires en partance croisaient sa route, donnant de la bande, les mâts dénudés pour la lutte harassante avec l’âpre suroît. Et près de terre un chapelet de petits vapeurs enfumés barbotaient, serrant la côte, comme une migration de monstres amphibies méfiants des vagues turbulentes.
Dans la nuit les hautes terres reculèrent, tandis que les baies s’avançant formaient un mur de ténèbres. Les lumières de terre se mêlèrent à celles du ciel ; et, dominant les lanternes ballottées d’une flottille de pêche, un grand phare levait son œil fixe pareil à l’énorme fanal de mouillage de quelque vaisseau fabuleux. Sous son égale clarté, la côte, dont la ligne droite s’enfonçait dans la nuit, semblait le haut-bord d’un navire colossal, immobile sur la mer immortelle et sans frein. La sombre terre berçait sa solitude au milieu des eaux comme un vaisseau redoutable constellé de feux vigilants, portant le faix de millions de vies, chargé de scories et de joyaux, d’or et d’acier. Sa masse planait, immense et forte comme une tour, gardienne de traditions sans prix et de souffrances sans histoire, asile de glorieux souvenirs et d’oublis dégradants, d’ignobles vertus et de révoltes sublimes. Vaisseau vénérable ! Pendant des siècles, l’Océan avait battu ses flancs solides ; il s’ancrait là dès les temps où le monde, plus vaste, avait plus de promesses, où la mer puissante et mystérieuse ne marchandait pas la gloire ou le butin à ses fils audacieux. Arche historique, mère des flottes et des nations — grand vaisseau-amiral de la race, plus fort que les tempêtes, à l’ancre au large en pleine mer.
Le Narcisse, couché par les rafales, doubla le South Foreland[5], traversa les dunes et, remorqué, entra dans le fleuve. Dépouillé de la gloire de ses ailes blanches, il suivait, docile, le remorqueur à travers les méandres des chenaux invisibles. Les bateaux-feux à son passage oscillaient à leurs amarres, semblaient un instant filer à grande allure avec le flux, puis, le moment d’après, restaient en arrière, distancés, perdus. Les grosses bouées, à la pointe des bancs de vase, glissaient à ras de flot contre ses flancs et, retombées dans son sillage, tourmentaient leurs chaînes comme des dogues furieux. L’estuaire se fit plus étroit de part et d’autre. La terre se rapprocha du navire. Il remonta le fleuve sans plus dévier de sa route. Sur les pentes riveraines, les maisons apparues par groupes dégringolaient à la course, eût-on dit, les déclivités de terrain pour le voir passer et, arrêtées par la grève de vase, s’attroupaient sur les berges. Plus loin, les hautes cheminées d’usines se montrèrent, bande insolente qui le regardait venir, comme une foule éparse de sveltes géants, avantageux et campés sous leurs noirs panaches de fumée cavalièrement inclinés. Il prit, docile et désinvolte, les tournants de l’estuaire ; une brise impure cria sa bienvenue parmi ses espars dénudés et la terre refermée se mit entre le navire et la mer.