Les figures bien connues paraissaient étranges et familières ; fanés, salis, leurs traits mêlaient des expressions de lassitude et de fièvre. Tous paraissaient avoir maigri pendant notre absence, comme si ces hommes, depuis de longs jours, figés en attitudes bizarres, avaient subi les affres de la faim. Le capitaine, un tour de filin enroulé au poignet, un genou plié, oscillait sur place : rien ne vivait dans sa face immobile et froide que ses yeux dont il tenait le navire au-dessus de l’abîme, sans regarder personne, comme perdu dans l’effort surhumain de sa volonté. On arrima James Wait en lieu sûr. M. Baker, grimpant et rampant, s’en vint prêter main-forte. M. Creighton, sur le dos et très pâle, murmura :
— Bien manœuvré !
Il partagea entre Jimmy, le ciel et nous un regard méprisant, puis referma lentement les yeux. Çà et là un homme bougeait, mais la plupart restaient apathiques, en postures pénibles, marmottant des choses entre leurs dents qui claquaient.
Le soleil se couchait. Un soleil énorme, sans un nuage sur son orbe rouge, déclinant bas à l’horizon, comme s’il se penchait pour nous regarder dans les yeux. Le vent sifflait au travers des rayons obliques, resplendissants et froids, qui frappaient en plein les pupilles dilatées sans en faire cligner les paupières. Les cheveux collés en mèches, les barbes hirsutes étaient gris du sel de la mer. Une teinte terreuse couvrait les visages et les cernes noirs qui tachaient le dessous des yeux s’étendaient jusqu’aux oreilles, estompés aux méplats des joues creuses. Livides, les lèvres se pinçaient et ne semblaient se mouvoir qu’avec peine, comme collées aux dents. Quelques-uns souriaient tristement au crépuscule, grelottant de froid. D’autres demeuraient tristement, sans bouger. Charley, dompté par la révélation soudaine de l’insignifiance de sa jeunesse, dardait des regards timorés. Les deux Norvégiens, avec leurs joues glabres, paraissaient deux enfants décrépits, qui béaient stupidement. Sous le vent, à l’extrême horizon, des lames noires bondissaient vers le soleil de braise. Il sombrait avec lenteur, flamboyant et rond, et les crêtes des vagues éclaboussaient le bord du disque lumineux. Un des Norvégiens parut l’apercevoir et, après un soubresaut qui le secoua violemment, se mit à parler. Sa voix, en faisant tressaillir les autres, les arracha de leur torpeur. Ils remuèrent la tête, très roides, et se tournant laborieusement, le regardèrent avec surprise, avec crainte ou dans un grave silence. L’homme radotait au soleil couchant, dodelinant de la tête, tandis que les hautes lames commençaient à déferler sur la largeur du globe cramoisi ; et par-dessus des lieues d’eau turbulente, les ombres des grandes houles masquaient de ténèbre fugace la pâleur des visages humains. Crêté d’écume un brisant s’abattit, dans un grand fracas d’eau sifflante, et le soleil, comme une flamme noyée, disparut. Le babil de l’homme flancha, s’éteignit tout d’un coup avec la lumière. Des soupirs se firent entendre. Dans la brève accalmie qui suit la rumeur d’un brisant écroulé, quelqu’un dit à voix basse : « Voilà ce sacré Boche qui perd la boule. » Un matelot, amarré par le milieu du corps, frappait le pont de sa paume ouverte, sans arrêter, à coups rapides. Alors, dans la grisaille du soir déclinant, une silhouette robuste se leva à l’arrière et commença de marcher à quatre pattes avec les mouvements de quelque lourd animal circonspect. C’était M. Baker passant l’inspection des hommes. Il grognait d’un ton encourageant au-dessus de chacun, éprouvant leurs amarres. Certains, les yeux mi-clos, soufflaient comme opprimés par la chaleur ; d’autres, machinalement, avec des voix de rêve, faisaient : « Oui ! oui ! sir ! » Il allait de l’un à l’autre grognant : « Hou !… On l’en tirera encore » ; et, subitement, avec des éclats de bruyante colère, se mit à enlever Knowles pour avoir coupé un bout de corde au garant du palan de barre :
— Hou !… Tu n’as pas honte… Palan de barre… Tu ne sais pas ça !… Hou !… un gabier breveté. Hou !
Le boiteux confondu balbutia :
— Il me fallait bien une amarre pour moi, sir.
— Hou ! Une amarre… pour toi. Es-tu tailleur ou matelot ?… Quoi ? Hou !… On peut avoir besoin de ce palan-là tout de suite… Hou !… Il ferait plus de bien au bateau qu’à ta carcasse de bancal. Hou !… Garde-la ! Garde-la à présent que c’est fait.
Il s’en fut, rampant sans hâte, tout en marmottant des choses au sujet d’hommes « quasi pires que des enfants ». L’algarade nous rendit du cœur. Des exclamations contenues s’échangèrent : « Entends-tu ?… Hé… » Des dormeurs réveillés en sursauts convulsifs de sommes douloureux interrogeaient : « Quoi ? Qu’est-ce que c’est ? » Un ton de bonne humeur imprévue sonna dans les réponses : « Le second qui lave la tête au boiteux pour je ne sais quoi… » « Tu blagues !… » « Ce qu’il a fait ? » Quelqu’un même étouffa un rire. Il sembla qu’un petit souffle d’espoir venait nous rafraîchir comme rappel des jours de sécurité passée. Donkin, jusque-là stupéfié par l’effroi, revint à lui soudain et se mit à brailler.
— Écoutez-le ; c’est comme ça qu’ils vous parlent. Pourquoi qu’vous lui bourrez pas la gueule un de vous autres ?… Cogne ! Cogne ! Des magnes d’officiers avec nous ! Malheur ! On se vaut. On est tous foutus à présent. Après avoir crié de faim sur ce sabot pourri, va falloir se faire noyer pour le cœur noir de ces bourreaux ! Tape dedans !