Et cette victime de l’injustice humaine, impudent et poltron, geignit :

— C’est-il qu’ils vont nous assassiner, maintenant ? tandis que d’un élan désespéré il s’accrochait au filin.

Les hommes ahanaient, criaient, sifflaient des mots sans suite, râlaient. Les vergues s’ébranlèrent, vinrent lentement carrées au vent qui chantait sonore à leurs pointes.

— Nous bougeons, sir, cria Singleton, le bateau marche. — Prenez un tour, prenez un tour, clama le patron. M. Creighton à demi suffoqué et incapable d’un mouvement fit un immense effort et de la main gauche parvint à fixer la corde.

— Amarré ! cria quelqu’un.

Il ferma les yeux comme s’il défaillait, tandis qu’en tas, autour du grand bras, nous guettions de nos yeux effarés ce qu’à présent allait faire le navire.

Il s’ébranla lentement, on eût dit las et sans courage, comme les hommes à son bord. Il se laissa porter très graduellement — nous étouffions à force de retenir notre haleine — et aussitôt le vent amené par l’arrière du travers, se décida, partit, dans le battement de nos cœurs. Il était effrayant à voir, à demi chaviré, commençant de se mettre en route et de traîner à travers l’eau son flanc submergé. La moitié inférieure du pont s’emplit de remous et de tourbillons fantasques ; et la ligne longue de la lisse noyée apparaissait par intervalles, dessinée en noir parmi les moutonnements d’un champ d’écume aussi éblouissant et pâle qu’un champ de névé. Le vent aussi bruissait aux espars ; et au moindre coup de roulis nous nous attendions à ce que le navire se dérobant sous nos dos gisants, glissât de biais à l’abîme. Une fois le vent sur la hanche, le Narcisse ébaucha sa première tentative de se relever et nous l’encourageâmes d’un hurlement faible et discord. Une grande lame, nous arrivant par l’arrière, recourba un moment au-dessus de nous sa crête suspendue avant de crouler sous la voûte et de s’étaler de part et d’autre en large nappe de mousse grésillante. Plus haut que son ressac forcené, le rauquement de Singleton annonça : « Il gouverne ! » Il avait maintenant les deux pieds fermement plantés et la roue tournait rapide à mesure qu’il mollissait la barre pour soulager le navire.

— Venez grand largue bâbord, et gouvernez droit, lui commanda le patron, en se dressant sur ses jambes flageolantes, le premier debout du tas prostré que nous faisions. Une voix ou deux crièrent avec animation : « Le bateau se relève ! » Très loin à l’avant, M. Baker et trois autres se silhouettaient dressés et noirs sur le ciel clair, bras levés et bouches ouvertes, comme s’ils criaient tous ensemble. Le navire trembla tâchant de soulever son flanc, retomba, sembla renoncer en un plongeon veule, puis soudain, d’un sursaut inattendu, se jeta violemment de côté du vent comme s’il s’arrachait d’une mortelle étreinte. Tout l’énorme volume d’eau soulevé par le pont roula d’un seul coup vers tribord. Des craquements sonores se firent entendre. Des sabords de fer défoncés tonnèrent sous des coups retentissants. L’eau se précipita par-dessus la lisse de tribord avec l’élan d’une rivière franchissant une digue. Cette mer sur le pont et les lames de part et d’autre se mêlèrent en une assourdissante clameur. Le navire roulait violemment. Nous nous levions, aussitôt ballottés, abattus comme des loques impuissantes. Des hommes en roulant sur eux-mêmes s’égosillaient. « Le rouf va f… le camp ! Le bateau se dégage !… » Soulevé par une montagne liquide, le navire se laissa porter un moment, tandis qu’à gros bouillons l’eau giclait par toutes les ouvertures de ses flancs meurtris. Les bras sous le vent ayant été emportés ou arrachés de leurs goupilles, toutes les pesantes vagues à l’avant oscillaient d’un bord sur l’autre avec une effrayante vélocité à chaque coup de roulis. Les hommes, là-bas, apparaissaient tapis çà et là, qui dirigeaient des regards d’épouvante vers les redoutables espars tournoyant au-dessus d’eux. La toile déchirée et les bouts de filin rompu battaient au vent comme des mèches flottantes. A travers le clair soleil, l’éclatant tumulte des lames, le navire courait aveugle, échevelé, tout droit, comme en fuite pour sauver sa vie ; et sur la dunette nous tournoyions, nous titubions, égarés et bavards. Nous parlions tous à la fois en un babil grêle, avec des mines d’infirmes et des gestes de maniaques. Des yeux brillaient larges et hagards au-dessus du sourire de faces maigres qui paraissaient poudrées de craie. Nous tapions des pieds, frappions dans nos mains, prêts que nous nous sentions à sauter, à faire n’importe quelle manœuvre, en réalité, à peine capables de nous tenir debout. Le capitaine Allistoun, dur et mince, gesticulait follement du haut de la dunette vers M. Baker.

— Appuyez les vergues de misaine. Appuyez-les au mieux !

Sur le pont, des hommes animés par ses cris battaient l’eau, se ruaient au hasard de-ci de-là, dans l’écume jusqu’aux hanches. A part, tout à l’arrière et seul près de la barre, le vieux Singleton avait délibérément bordé sa barbe blanche sous le bouton du haut de son suroît luisant. Balancé sur le fracas et le tumulte des vagues, toute la longueur dévastée du navire projetée dans le roulis d’une fuite éperdue devant ses vieux yeux assurés, il restait rigidement immobile, oublié de tous, le visage attentif. En face de la silhouette droite, seuls bougeaient les deux bras, en travers, leur prompte adresse opportune modérant ou remettant en branle le jeu vif des rayons tournoyants. Il gouvernait avec soin.