— Pour une risée de brise… pas une affaire… ne tiens pas debout… trop vieux !
Il s’endormit enfin. Il respirait fortement, haut botté, suroît en tête, et ses habits de toile cirée bruissaient quand avec un profond soupir gémissant il se retournait dans son rêve. Les hommes conversaient à son sujet en chuchotements renseignés et discrets.
— Il ne s’en relèvera pas… Fort comme un cheval…
— Ouais, mais il n’est plus ce qu’il était…
Leurs murmures attristés l’abandonnèrent à son sort. Pourtant, à minuit, il se présenta pour son service comme si rien n’était survenu et répondit à l’appel de son nom par un : Présent ! mélancolique. Il ruminait plus seul que jamais, en un impénétrable silence et le visage assombri. Des années il s’était ouï nommer : « Le vieux Singleton » et cette qualification il l’avait acceptée d’un cœur serein, comme un tribut de respect dûment accordé à un homme qui, pendant un demi-siècle, avait mesuré sa force contre les faveurs et les rages de la mer. Son individu mortel n’avait jamais obtenu de lui la moindre de ses pensées. Il vivait indemne, comme s’il eût été indestructible ; docile à toutes les tentations, bravant toutes les tempêtes. Il avait haleté au soleil, grelotté dans la froidure, souffert la faim, la soif, la débauche ; passé par maintes épreuves, connu toutes les furies. Vieux ! Il lui semblait être dompté enfin. Et comme un homme traîtreusement lié pendant qu’il dort, il s’éveillait garrotté par la longue chaîne des années dont il n’avait pas tenu le compte sans pitié. Il lui fallait soulever d’un seul coup le faix de toute son existence, faix trop lourd, semblait-il, pour ses muscles aujourd’hui. Vieux ! Il remua ses bras, secoua la tête, palpa ses membres. Vieillir… Et puis ? Il contempla la mer immortelle, soudain éveillé à la trouble perception de son implacable puissance ; il la vit non changée, noire et tachée d’écume sous l’éternelle veille des étoiles, il entendit son impatiente voix l’appeler du fond d’une vastitude sans merci, pleine de tumulte, de chaos et d’effroi. Il regarda au loin sur sa face et ne vit qu’une immensité tourmentée, aveugle, plaintive, furieuse, qui réclamait tous les jours de sa vie opiniâtre et qui, au soir de cette vie, réclamerait un corps usé jusqu’aux moelles à son esclave impénitent.
C’en était fini du gros temps. Le vent changea, vint au sud-est, lourd encore de vapeurs noires, et s’apaisa vite, non sans avoir donné au navire un fameux coup d’épaule vers le nord et les latitudes ensoleillées où règne l’alizé. Rapide et tout blanc, il courut vers la rive natale, en ligne droite, sous le ciel bleu et sur la plaine bleue de la mer. Il emportait la sagesse mûrie de Singleton, Donkin et la délicatesse de ses susceptibilités, la présomptueuse folie de nous tous. Oubliées, les heures de vaine tourmente ; nulle allusion à la terreur et à l’angoisse de ces sombres moments n’attrista jamais la paix radieuse des beaux jours. Pourtant notre vie sembla dater à nouveau de ce temps-là comme si, morts une fois, nous avions ressuscité. Toute la première partie du voyage, l’océan Indien, l’autre côté du Cap, tout cela se perdait dans des brumes, comme le rêve obsédant de quelque vie antérieure. Cette vie avait eu son terme — puis des heures mornes, un trou noir, un néant estompé d’un halo livide — et de nouveau nous vivions. Singleton, plus riche d’une vérité sinistre, M. Creighton d’une jambe endommagée ; le coq de gloire, — ce dont il abusait sans pudeur en toute occasion. Donkin comptait un grief de plus. Il allait, répétant avec insistance : « J’te fais sauter la cervelle, qu’il m’a dit, avez-vous entendu ? Ils vont nous assassiner à présent pour rien. » Alors, nous commençâmes à nous dire qu’en effet, c’était plutôt roide. Et nous étions fiers de nous. Nous nous targuions de notre crânerie, de notre capacité de travail, de notre énergie. Nous nous rappelions des épisodes flatteurs : notre dévouement, notre indomptable persévérance, non moins enorgueillis que si nos impulsions propres, sans aide, avaient tout opéré. Nous nous rappelions notre péril, notre labeur, et savions à propos oublier notre cuisante alarme. Nous décriâmes nos officiers, — qui n’avaient rien fait — et prêtâmes l’oreille au spécieux Donkin. Son souci de nos droits, le soin désintéressé qui l’attachait à notre dignité, ni l’invariable affront de nos paroles, ni le dédain de nos regards ne parvenaient à les décourager. Notre mépris pour lui ne connaissait pas de bornes, et nous ne pouvions écouter sans intérêt cet artiste consommé. Il nous dit que nous étions de braves gens, « des vrais, pas d’erreur », et qui nous en savait gré ? Qui se souciait de nos griefs ? N’était-ce pas « une vie de chien à deux livres dix shillings par mois » que nous menions ? Jugions-nous donc ce chétif salaire une compensation au risque encouru et à la perte de nos hardes ? « On n’a plus un fil ! » criait-il. Nous en oubliions que lui, du moins, et pour cause, n’avait rien perdu de ses propres biens. Les plus jeunes écoutaient, songeant à part eux : « Ce galapiat de Donkin y voit clair, quoique ça soye pas un homme, tant s’en faut. » Les Scandinaves tiquaient à ses audaces. Wamibo ne comprenait pas ; et les marins plus âgés hochaient gravement leurs têtes où les anneaux d’or brillaient aux lobes charnus des oreilles laineuses. Sévères, hâlés, des visages méditatifs s’étayaient sur des avant-bras tatoués. Des poings bruns aux grosses veines serraient dans leur noueuse étreinte l’argile blanche brunie de pipes à demi fumées. Ils écoutaient impénétrables, larges dos, épaules rondes, en un rude silence. Il parlait avec chaleur, irréfutable et discrédité. Sa pittoresque et ordurière faconde coulait comme un flot trouble d’une source empoisonnée. Ses petits yeux noirs, tels deux grains de jais, dansaient épiant de droite et de gauche, toujours sur l’alerte en cas d’approche d’officier. Parfois, M. Baker, se dirigeant vers l’avant pour jeter un coup d’œil à la voilure, roulait sa massive dégaine à travers le silence, soudain tombé, des hommes ; ou M. Creighton arrivait, traînant la jambe, la figure lisse, juvénile et plus intraitable que jamais, perçant notre bref mutisme d’un coup droit de ses yeux clairs. Derrière lui, Donkin recommençait à darder la sournoiserie de ses regards :
— En v’là un. Y’ en a ici qui l’ont amarré l’autre jour. Pour ce qu’il vous a dit merci ! Vous fait-il pas trimer pire qu’avant ? On l’aurait laissé à la traîne… Pourquoi pas ? Ça aurait coûté moins de mal. Pourquoi pas ?
Confidentiel, il se portait en avant, puis reculait, sûr de ses effets oratoires ; il chuchotait, clamait, agitait ses bras misérables pas plus gros que des tuyaux de pipe — tendait son maigre cou — bafouillait — louchait. Entre les pauses de son éloquence emportée, le vent dans la mâture soupirait doucement, la calme mer, le long du navire, élevait vers notre foule inattentive un murmure avertisseur. Tout abominable que nous considérions l’individu, comment nier la vérité lumineuse de ses remontrances ? Cela tombait sous le sens. — Bons marins, indubitablement, nous l’étions ; riches de mérites et pauvres de solde. Nos efforts avaient sauvé le navire et c’est le capitaine auquel on saurait gré. Qu’avait-il fait ? Nous voulions le savoir. Donkin demandait :
— Comment qu’il s’en aurait tiré sans nous ?
Et nous ne pouvions pas répondre. Opprimés par l’injustice du monde, surpris d’apercevoir depuis combien de temps son fardeau nous pesait sans que nous réalisions notre état déplorable ; nous souffrions d’un soupçon et d’un malaise, celui de notre obtuse stupidité qui n’avait rien su voir. Donkin nous assurait que c’était tout « notre bon cœur la cause », mais nous refusions de nous laisser consoler par si pauvre sophisme. Nous étions encore assez dignes du nom d’hommes pour convenir bravement envers nous-mêmes des insuffisances de notre intellect ; à dater de ce temps, pourtant nous nous abstînmes à l’adresse de notre héros des coups de pied, torsions de nez et bousculades accidentelles qui, ces derniers temps, après le passage du Cap, avaient fourni à nos loisirs une distraction éminemment populaire. Davies cessa de lui parler sur un air de défi d’yeux au beurre noir ou de nez aplatis, Charley, très baissé de ton depuis le coup de vent, ne le raillait plus. Knowles, déférent et d’un air matois, avançait des questions comme :