Il fit un pas en avant, imperturbable et vaste. Le bruit tomba comme une vague se brise : mais Belfast cria une fois de plus, les bras battant l’air : « Il se meurt, que je vous dis ! » puis se rassit tout à coup sur le panneau et se prit la tête dans les mains. Tous contemplaient Singleton, les yeux levés du pont où ils gisaient, braqués du fond d’obscurs recoins ou tournés avec des têtes curieuses. Ils attendaient, apaisés déjà, comme si ce vieillard qui ne regardait personne avait possédé le secret de leurs indignations et de leurs désirs troublés, une vision plus nette, un plus clair savoir. En vérité, debout au milieu d’eux, il revêtait la mine indifférente d’un homme qui a connu des multitudes de navires, entendu bien des voix pareilles aux leurs, contemplé déjà tout ce qui peut arriver sur l’immense étendue des mers. Ils entendirent sa voix ronfler dans sa poitrine large, comme si les mots roulaient vers eux des profondeurs d’un âpre passé.

— Que voulez-vous faire ? interrogea-t-il.

Personne ne répondit. Knowles seul marmotta : « Ouais, ouais » et quelqu’un dit très bas : « Si c’est pas honteux ! » Il attendit, fit un geste méprisant.

— J’ai vu des émeutes à bord quand certains d’entre vous n’étaient pas nés, dit-il lentement, pour quelque chose ou pour rien ; mais jamais pour chose pareille.

— Puisqu’il se meurt, que je vous dis, répéta Belfast lugubrement en s’asseyant aux pieds de Singleton.

— Et pour un noir encore, continua le vieux loup de mer. J’en ai vu mourir comme des mouches.

Il s’arrêta, pensif, comme dans l’effort de se remémorer. Choses sinistres…, détails d’horreur…, hécatombes de nègres. Ils le regardaient fascinés. Il était assez vieux pour se souvenir de négriers, de mutineries sanglantes, de pirates peut-être. Qui pouvait dire à quelles violences et à quelles terreurs il avait survécu ! Qu’allait-il dire ? Il dit :

— Vous n’y pouvez rien. Il faut qu’il meure.

Il fit une nouvelle pause. Sa moustache et sa barbe remuaient. Il mâchait des mots, marmottait derrière son poil blanc emmêlé, incompréhensible et troublant comme un oracle derrière un voile.

— Rester à terre…, se faire porter malade… Au lieu de ça… nous amener tout ce vent debout. Peur. La mer veut son bien… Mourir en vue de terre. Toujours comme ça. Ils le savent…, long voyage…, plus de journées, plus de dollars… Restez tranquilles. Qu’est-ce qu’il vous faut ? N’y pouvez rien.