Jukes reprit ses esprits en tressaillant :
— « Oui, capitaine.
— Donnez ordre qu’on m’avertisse au moindre changement. » Il se souleva pour remettre le livre sur la planche et arrangea ses jambes sur la couchette. « Fermez la porte de façon qu’elle ne se rouvre pas, voulez-vous ? Je ne peux pas supporter une porte qui bat. Ils ont mis un tas de serrures de camelote sur ce bateau, il faut bien le dire. »
Le capitaine Mac Whirr ferma les yeux.
Il les ferma pour se reposer. Il était fatigué et expérimentait cet état de vide mental qui survient à la suite d’une discussion poussée à fond, et dans laquelle on aurait sorti quelque conviction mûrie au cours de longues années de méditations. En réalité, il venait de faire, à son insu, sa profession de foi, ce qui eut pour effet de laisser Jukes perplexe et se grattant la tête de l’autre côté de la porte pendant un temps assez long.
Le capitaine Mac Whirr ouvrit les yeux.
Il pensa qu’il avait dû dormir. Qu’est-ce que c’était à présent que tout ce vacarme ? Le vent ? Pourquoi ne l’avait-on pas appelé ? La lampe s’agitait dans sa cardan ; le baromètre décrivait des cercles ; la table modifiait sa pente à chaque instant ; une paire de bottes molles, aux tiges affaissées glissa par de-là la couchette. Il allongea le bras prestement et s’empara de l’une d’elles.
La figure de Jukes apparut dans l’entrebâillement de la porte ; sa figure seule, très rouge, les yeux effarés. La flamme de la lampe eut un sursaut ; un morceau de papier s’envola ; le coup de vent enveloppa le capitaine Mac Whirr. Tout en chaussant la botte, il leva un regard interrogateur sur les traits congestionnés de Jukes.
— « C’est venu comme ça », cria Jukes, « il n’y a pas cinq minutes… brusquement… »
La tête disparut, la porte claqua et l’on entendit aussitôt s’abattre contre elle une pesante gifle liquide puis un crépitement d’averse, comme si l’on eût précipité contre la chambre des cartes un plein seau de grenaille. Un sifflement s’élevait maintenant parmi les bruits vibrants du dehors. L’hermétique chambre de veille semblait aussi balayée par l’air qu’un hangar. Mac Whirr saisit au collet l’autre botte au cours d’une de ses glissades d’un bout à l’autre du parquet. Le capitaine avait bien toute sa tête, mais tout de même il ne parvint pas du premier coup à trouver l’ouverture de la botte pour y enfiler le pied. Les souliers qu’il venait de quitter, gambadaient d’un bout à l’autre de la cabine, se culbutant et cabriolant comme deux caniches. Aussitôt debout Mac Whirr, rageusement, lança vers eux un coup de pied, mais sans résultat.