Le Nan-Shan était pillé par la tempête, mis à sac avec une aveugle furie : voiles de cape arrachées de leurs jarretières, tendelets et cagnards emportés, passerelle nettoyée, imperméables crevés, lisses tordues, écrans des feux de route broyés… De plus, deux des canots avaient déjà disparu ; ils étaient partis, sans qu’on les voie ou les entende, fondus, eût-on pu dire, dans l’exigence du tourbillon. Ce ne fut que plus tard, dans l’éclairement blafard d’une autre grande lame escaladant le pont par le milieu, que Jukes eut la vision des deux paires de bossoirs vides, surgis noirs et sinistres hors de la dense obscurité ; après eux pendait un bout de filin rompu flottant au vent et un débris de chaîne au bout d’une poulie de métal qui brinqueballait à l’aventure ; grâce à quoi Jukes comprit ce qui venait de se passer à moins de trois mètres de lui. Il allongea le cou, la bouche hésitant vers l’oreille de Mac Whirr ; ses lèvres enfin la rencontrèrent, énorme, molle, et trempée. Il cria :

— « Nos canots sont en train de filer, capitaine. »

Alors il entendit de nouveau cette voix de tête assourdie dont la vertu pacifiante était telle, parmi la discordance affreuse des bruits, qu’on l’eût dite venue de quelque contrée reculée loin au-delà de la tempête, de quelque asile mystérieux : il entendit de nouveau une voix humaine — ce son fragile et triomphant où l’infini de la pensée repose, et la résolution et le dessein, et qui, le jour du jugement, lorsque les cieux seront roulés, formulera la confiance — de nouveau, il entendit cela, une espèce de cri venu de très loin :

— « C’est bien ! »

Jukes pensa d’abord qu’il n’était pas parvenu à se faire comprendre. Il insista :

— « Nos embarcations — je dis : embarcations — les canots, capitaine ! Deux ont disparu ! »

La même voix, à quelques pouces de lui et toutefois si lointaine, aboya judicieusement :

— « On n’y peut rien. »

Et sans que Mac Whirr eût tourné la tête, Jukes saisit encore :

— « Faut s’attendre — quand on fatigue — à travers — un tel — laisser quelque chose — derrière soi — tombe sous le sens. »