Jukes ne demandait qu’à raconter : c’est le temps qui semblait manquer. Ce qui s’était passé, on se l’expliquait à merveille. Il voyait en imagination les coolies enfermés dans leur entrepont enfumé, sans espoir d’en pouvoir sortir, couchés pleins de malaise et d’épouvante entre les rangées de coffres ; puis un de ces coffres, soudain, ou plusieurs à la fois, peut-être, désarrimés par un coup de roulis, culbutant les autres, les couvercles sautant, les côtés éclatant et tous ces malheureux Chinois se levant, bondissant à la fois à la poursuite de leur avoir. Et chaque soubresaut du navire, ensuite, avait précipité cette foule glapissante, trépignante, de-ci, de-là, en un tourbillon de bois fracassé, de vêtements lacérés et de dollars éparpillés dans tous les sens.

La lutte une fois engagée, il leur devenait impossible de l’arrêter d’eux-mêmes. Rien ne pourrait maintenant en venir à bout, que la force. C’était un désastre. Jukes avait vu cela ; c’est tout ce qu’il pouvait dire. Quelques-uns d’entre eux étaient morts déjà, croyait-il. Le reste allait continuer à se battre… Les paroles montaient et se chevauchaient dans l’étroitesse du tube acoustique. Elles s’élevaient, vers ce qui semblait être le silence d’une compréhension éclairée, demeurée seule là-haut avec l’orage. Et Jukes désira ardemment ne plus avoir à faire face à ce désordre local, mesquine et odieuse addition à la grande détresse du navire.

V

Il patienta. Devant ses yeux les machines tournaient avec lenteur, prêtes à s’arrêter net au cri de M. Rout : « Attention ! Beale ! » pour repartir ensuite avec une précipitation folle. Elles restaient en arrêt dans une attente intelligente, immobilisées au cours de leur révolution, — une lourde manivelle arrêtée dans le vide ; on eût dit qu’elles étaient conscientes du danger et de la fuite du temps. Puis, sur un « Repartez » du chef, et avec le bruit d’un souffle chassé à travers des dents serrées, elles achevaient la révolution interrompue et en recommençaient une autre.

Il y avait dans leurs mouvements une prudente sagacité et la détermination d’une force immense. Se plier patiemment à tous les caprices d’un navire désemparé au milieu de la furie des vagues et dans le cœur même du vent — voilà quel était leur travail. Par moments, le menton de M. Rout tombait sur sa petite poitrine tandis qu’il les contemplait, sourcils froncés, perdu dans ses pensées.

La voix qui écartait l’ouragan de l’oreille de Jukes commença : « Prenez l’équipage avec vous… » et cessa inopinément.

— « Qu’en ferai-je capitaine ? »

Un grincement impérieux et abrupt éclata soudain ; les trois paires d’yeux se levèrent sur le cadran du transmetteur d’ordres, au moment où l’aiguille sauta de — Toute — à — Stop — comme si elle eût été poussée par un démon. Alors ces trois hommes, dans la chambre des machines eurent chacun en particulier la sensation d’un obstacle arrêtant le navire et d’un étrange resserrement, comme si le Nan-Shan se fût ramassé pour un bond désespéré.

— « Stoppez ! » mugit M. Rout.

Personne — pas même le capitaine Mac Whirr, qui, seul sur le pont, avait aperçu une blanche ligne d’écume s’avancer, à une telle hauteur qu’il n’en pouvait croire ses yeux, — personne ne devait jamais savoir ce qu’avait été l’escarpement de cette lame, et l’effrayante profondeur du gouffre que l’ouragan avait creusé derrière la mouvante muraille d’eau.