3°. L'histoire du rendez-vous avec M. de Farfalette.

Ce point étoit fort délicat à traiter. Je demandai à Adèle que l'on ménageât une femme dont elle avoit à se plaindre bien cruellement, mais que, par des raisons particulières, je souhaitois de ne pas voir compromise. Adèle connoissoit mes motifs; elle les approuva, et donna à son sexe un exemple qu'il devroit s'empresser d'imiter. Bien d'autres, à sa place, eussent montré de la jalousie, ou tout au moins de l'humeur; elle ne me témoigna que de l'estime. Elle n'ignoroit pas que je détestois madame de Valmont; elle sentit cependant que ce n'étoit ni à moi ni à celle qui se regardoit comme mon épouse, à la punir. On peut haïr une femme que l'on a beaucoup aimée: jamais, et sous quelque prétexte que ce soit, on ne doit se prêter à la perdre. M. de Nangis, bien loin d'approuver ces ménagemens, ne les concevoit pas; il auroit voulu qu'on se servît de la déclaration faite par la femme-de-chambre de sa pupille, et la regardoit, avec raison, comme une assurance de triomphe.

Il ne fallut pas moins qu'il se contentât d'annoncer qu'il avoit la certitude que ce rendez-vous étoit une intrigue abominable concertée par des êtres qui avoient voulu perdre mademoiselle de Miralbe; qu'il ne les nommoit pas par des raisons dont la délicatesse lui faisoit une loi; mais que si l'intérêt de sa pupille l'exigeoit un jour, il les accableroit d'une preuve qui les rendroit l'horreur de la société.

Cette pièce nous servit bien plus que si elle avoit été imprimée. Qu'on se rappelle que M. de Valmont étoit membre du parlement de Paris, que sa place pouvoit lui donner une grande influence dans cette affaire par lui-même et par ses sollicitations auprès de ses collègues. Henri trouva moyen de l'enlever à M. de Miralbe, et d'unir irrésistiblement son intérêt au nôtre.

Muni de la déclaration de la femme-de-chambre de sa sœur, il alla trouver madame de Valmont, la lui montra, en l'assurant qu'elle seroit imprimée dans le mémoire de mademoiselle de Miralbe. Madame de Valmont resta anéantie.

«J'obtiendrai qu'on la supprime, lui dit Henri, à condition qu'avant huit jours vous quitterez la maison de mon père, ainsi que votre époux, dont il faut nous garantir non seulement la neutralité, mais encore les services. N'objectez pas que vous ne pouvez déterminer sa volonté sans vous compromettre; il est indispensable que M. de Valmont connoisse cette pièce terrible contre vous, et que le soin de votre réputation soit l'assurance de sa conduite à notre égard. Je ne sais pas et je ne dois pas savoir les motifs de votre haine contre ma sœur: vous avouerez seulement à votre époux que mon père vous a forcé la main, et qu'ignorant les conséquences de cette action, encore plus les projets de M. de Miralbe, vous fûtes aussi indignée qu'affligée quand vous vîtes le piége dans lequel on vous avoit entraînée. Un mari pardonne bien des choses quand son honneur n'est pas compromis; le vôtre ne peut douter de l'impassibilité de vos principes. Vous sauver ou vous perdre, il n'y a point à balancer.»

Madame de Valmont le sentit; elle demanda, pour disposer l'esprit de son époux, quelques jours, qui lui furent accordés. Le quatrième, elle fit prier Henri de se trouver chez elle; M. de Valmont y étoit. Là, il fut témoin de l'adresse avec laquelle on persuada à un époux ce qu'il devoit croire, en éloignant ses réflexions de ce qu'il ne devoit pas soupçonner; et Henri, malgré qu'il se vantât de bien connoître les femmes, répétoit, en sortant de cet entretien, que plus on vivoit, plus on apprenoit à douter de ses connoissances. Il promit à M. de Valmont que cette pièce lui seroit remise, ou seroit imprimée le lendemain du jugement: remise, si sa sœur étoit conservée dans ses droits; imprimée, si elle étoit condamnée à y renoncer.

Il exigea sans pitié que M. de Valmont quittât la maison de son père; il avoit calculé l'effet que cette rupture produiroit dans le monde, et ne s'étoit pas trompé. Effectivement, dès ce moment, la cause de M. de Miralbe fut regardée avec beaucoup de défaveur.

Adèle ne vengea la réputation de M. Durmer qu'en faisant imprimer dans son mémoire la lettre que cet écrivain célèbre lui avoit adressée à ses derniers momens. Lecteurs, vous la connoissez; prononcez: fut-elle dictée par un homme capable de corrompre l'innocence?