Après dix-huit mois employés à voir beaucoup de monde pour soutenir et augmenter le nombre de nos partisans, après quantité de mémoires, de répliques, de sollicitations, d'espérances et de craintes, le procès de mon épouse fut jugé. Elle le gagna. Nous devînmes très-riches sans l'avoir desiré: aussi notre bonheur fut-il plus fort que les faveurs de la fortune; il lui résista.

M. de Miralbe s'enfuit dans une de ses terres au fond du Dauphiné; et là, sans jamais vouloir personnellement reconnoître Adèle pour sa fille, il offrit de lui rendre compte des biens de madame de Miralbe. Mon épouse lui répondit qu'elle n'avoit point été guidée par l'intérêt dans les démarches qu'elle s'étoit vue contrainte de faire contre lui; qu'elle le prioit de dicter lui-même les arrangemens qui convenoient le mieux à l'état de ses affaires, lui promettant pour elle et pour moi de signer aveuglément tout ce qui s'accorderoit avec ses desirs. Loin d'être touché de notre procédé, il se disposoit à engager la plus grande partie de ses biens pour s'acquitter avec nous, quand la mort qu'il portoit dans son sein depuis l'arrêt qui l'avoit condamné, le délivra de la honte, des regrets, et peut-être des remords qui le poursuivoient.

Libres de tous soins, nous allâmes passer le temps de notre deuil à Téligny, où nous reconduisîmes M. et madame de Montluc, qui soupiroient à Paris après les plaisirs tranquilles de la vie champêtre.

Depuis nous leur consacrâmes chaque année la saison où le séjour de la ville est le moins supportable. Nous conservâmes nos amis: leur présence nous étoit chère à bien des titres; elle nous rappeloit les services que nous en avions reçus, et toutes les époques de notre amour: le souvenir des peines passées est pour les amans une jouissance de plus et un motif de s'aimer davantage.

Philippe ne nous quitte point; il trouve la récompense des sacrifices qu'il a faits pour moi dans l'attachement de mon épouse autant que dans le mien. Il est plus aimable que jamais, et cultive en cachette le goût qu'il a toujours eu pour l'étude. Sans avoir la manie du bel esprit, il jette volontiers ses pensées sur le papier. Je lui proposois un jour de se faire imprimer. «Non vraiment, me répondit-il; je craindrois de trahir les secrets de l'humanité: quand on connoît les hommes, on sent le besoin de les cacher.»

FIN.