«Qui donc? lui demandai-je avec un battement de cœur: mon père?»

«Non, non: je vous parle de M. de Vignoral. S'il est votre père, ce que je ne crois pas, vous serez trop heureux d'être sous ses yeux; et s'il n'est pas votre père, il faut que vous apparteniez à quelque famille bien puissante, pour qu'un savant qui fixe les regards de l'Europe entière, consente à achever votre éducation.»

Il s'endormit de nouveau, et mes réflexions changèrent d'objet: non seulement je ne desirois plus être fils de M. de Vignoral; mais si le curé de Mareil m'eût dit en ce moment que j'étois le sien, j'aurois pleuré de honte: effet naturel de l'ambition.

Quel est le caractère de M. de Vignoral? me demandois-je tout bas: comment me recevra-t-il? Ces pensées, qui me donnoient une inquiétude bien naturelle à mon âge et dans ma position, pourroient, cher lecteur, exciter aussi votre curiosité; je vais donc vous apprendre en peu de mots ce que je n'ai su, moi, qu'au bout de quelques années. Diderot prétend que les romanciers ne tracent des portraits que parce qu'ils ne savent faire parler ni agir leurs personnages de manière à dévoiler leur caractère aux lecteurs: mais comme il a cru sans doute aussi qu'il n'y avoit pas beaucoup de lecteurs en état de deviner un homme par un trait de sa vie, ou par sa conversation, il n'a négligé aucune occasion de dessiner le portrait de ses héros; et c'est ce qu'il a fait de mieux.

M. de Vignoral étoit gentilhomme, mais si pauvre, qu'il auroit été obligé de conduire une charrue, si un prélat n'eût fourni aux frais de son éducation. Il se distingua dans ses études. Arrivé à Paris, il fit sa cour à tous les hommes en place. On lui offrit d'entrer au service: mais il n'avoit de courage que dans l'esprit; et ce genre de courage, qui vaut bien celui qui fait les héros, est souvent incompatible avec lui. M. de Vignoral, las de chercher des protecteurs, prit un parti décisif; il se fit philosophe. C'étoit alors un très-bel état, un vrai métier de chanoine. En criant contre le despotisme, on s'attiroit la faveur de tous les potentats; en méprisant la noblesse, on étoit reçu, fêté dans les meilleures maisons, on se dispensoit de faire sa cour. Un bon mot, un trait satyrique, mettoient les pairs de France à vos genoux; et loin de faire dire dans le monde, «On a vu M. de Vignoral avec le duc de...», on entendoit dire; «Le duc de.... est admis chez M. de Vignoral, il est de sa petite société». En déclamant contre le luxe, on s'en procuroit les jouissances les plus recherchées; en prenant dans ses écrits la défense des malheureux, on étoit dispensé d'avoir pitié d'eux. Les pensions, les brevets d'académicien, pleuvoient sur le philosophe; et les libraires, qui n'achètent jamais que le nom de l'auteur, s'empressoient d'ouvrir leur bourse, pour obtenir d'un homme déclaré immortel le discours préliminaire d'une compilation faite par quelques savans inconnus.

Telle étoit la position de M. de Vignoral quand j'arrivai chez lui. Toutes ses conceptions rouloient sur un point unique, le bonheur des hommes; il ne parloit, ne travailloit, que pour préparer ce bonheur. J'ai souvent pensé qu'il ne regardait pas ses domestiques comme des hommes; car il les traitoit en bêtes de somme, et jamais maître ne fut aussi exigeant dans son service: mais il ne faut pas attendre de celui qui embrasse l'humanité d'un coup-d'œil, ces vertus de société qui honorent les petits esprits incapables de viser à l'immortalité, et mesquinement occupés de la félicité de ceux qui les entourent.

Vous ne connoissez pas encore, mon cher lecteur, le caractère de M. de Vignoral; je ne vous ai jusqu'à présent parlé que de sa profession. Je laisserai aux événemens le soin de vous initier davantage: car enfin peut-être est-il mon père; et le respect filial, même dans son incertitude, doit imposer silence à la critique. Qu'il vous suffise de savoir qu'il étoit âgé de cinquante ans; qu'un front découvert, de grands yeux pleins de feu, mais cachés par de gros sourcils noirs, lui donnoient l'air hypocrite quand il étoit tranquille, et la mine d'un inspiré quand il se livroit à son génie. Du reste, il ressembloit assez à tous les autres hommes de son âge qui sont laids et gauchement taillés. Il étoit encore célibataire; usage presque aussi religieusement observé par les philosophes que par les prophètes.


[CHAPITRE III.]

Mon instituteur bien récompensé.