Madame Leblanc étoit de bonne humeur; elle continua.

«Monsieur Frédéric, pour vous prouver ma reconnoissance, je vais vous donner un avis dont vous sentirez bientôt l'utilité. Vous voilà chez M. de Vignoral, je ne sais à quel titre: mais, fussiez-vous le fils d'un prince ou d'un financier, ce qui revient au même, persuadez-vous que dès l'instant que vous dépendez de lui, il ne vous estimera qu'autant que vous lui serez nécessaire; c'est son usage: il semble que tout ce qui ne lui sert pas ne soit bon à rien dans le monde, et que tout ce qui lui sert ne soit au monde que pour cela; c'est l'égoïsme personnifié, mais déguisé sous les prétextes les plus spécieux. En effet, ne paroît-il pas naturel que l'homme qui ne pense qu'au bonheur de l'humanité, trouve sans cesse l'humanité entière prête à le seconder dans ses vues? Ne le vantez jamais en sa présence; il a l'orgueil trop aguerri pour être sensible aux louanges de ceux qu'il ne regarde pas comme ses rivaux: mais parlez de lui avec enthousiasme par-tout où vous aurez la certitude qu'il pourra le savoir, et vous obtiendrez sa bienveillance. Ne vous offensez pas de la remarque; elle n'a pas rapport à vous: mais je lui ai entendu dire plusieurs fois que l'exaltation des sots contribuoit beaucoup à la réputation des gens d'esprit, parce que les sots crient d'autant plus fort en faveur des grands écrivains, qu'ils les comprennent moins, et qu'étant incapables de les apprécier, dès qu'ils ont mis de l'amour propre à les vanter, ils périroient plutôt que de se dédire. Je vous livre là le secret du métier, et vous observerez bientôt par vous-même que si les philosophes font la réputation de beaucoup de petits esprits, c'est que les petits esprits sont nécessaires à la réputation des philosophes. Dites donc du bien des ouvrages de M. de Vignoral à tout le monde, excepté à lui, à moins qu'il ne vous interroge; lisez-les souvent, afin de pouvoir les citer en sa présence: ce sera le coup de maître. S'il vous accable à la fois d'ouvrage pour vous et pour lui, laissez ce qui n'aura rapport qu'à vous; il grondera légèrement: mais occupez-vous sans relâche de ce qui aura rapport à lui, et il vous comblera d'éloges.»

«Merci, madame Leblanc, lui dis-je en la quittant pour remonter chez moi; car nous venions d'arriver. J'ai lu quelque part qu'il n'y a pas de héros pour son valet-de-chambre; mais je vois maintenant qu'il n'y a pas de philosophe pour sa gouvernante. Je profiterai de vos avis».

J'en profitai en effet. Du double fardeau dont m'avoit chargé M. de Vignoral, je sentis que je pouvois sans crainte retrancher la moitié. Je me promis de laisser là les mathématiques, et de ne m'occuper que du précieux manuscrit.


[CHAPITRE VI.]

J'ai bien autre chose à faire.

Levé de grand matin, déjà mes plumes étoient taillées; je me plaçois à mon bureau, quand je vis entrer un grand homme sec, mis avec la propreté la plus recherchée, et qu'à ses révérences méthodiques j'aurois reconnu pour un maître de danse si j'avois eu plus d'habitude du monde. Il ne m'avoit pas encore parlé, et déjà j'aurois pu croire que j'avois pris ma première leçon; car la politesse m'obligeoit à lui rendre tous les saluts qu'il me faisoit, et il m'en fit beaucoup, m'examinant chaque fois avec plus d'attention.

«Monsieur n'a pas encore reçu les premiers principes, me dit-il en m'adressant une nouvelle révérence: j'en suis charmé; j'aime mieux commencer mes élèves que de les trouver imbus d'idées fausses sur un art que beaucoup de gens professent, et dont si peu connoissent l'étendue et la profondeur.»

«—Puis-je savoir, monsieur, à qui j'ai l'honneur de parler?»