Je retournai bien vîte à mon bureau; j'étois pressé de mettre en pratique les conseils de madame Leblanc, et le manuscrit de M. de Vignoral sembloit me reprocher la futilité des occupations auxquelles se livroit un apprenti philosophe: mais il étoit décidé que je n'essaierois seulement pas une plume. Je reçus la visite du maître en fait d'armes; je pris ma première leçon, qui ne fut interrompue que par le récit de toutes les circonstances dans lesquelles ce brave homme avoit tué ou blessé ses adversaires. Il ne les tuoit, m'assura-t-il, qu'à son corps défendant; mais il les blessoit avec le plus grand plaisir, «Et voilà, monsieur, l'avantage de la science sur l'ignorance. Un mal-adroit donne la mort à un galant homme sans s'en douter; une main habile tire du sang, se venge, et laisse la vie à son ennemi. Je ne peux souffrir ces spadassins qui se réjouissent en voyant expirer leur adversaire: c'est une chose affreuse, monsieur, et les lois devroient punir de pareils monstres; ce sont des assassins. Je n'ai tué que six hommes dans ma vie, trois parce qu'ils l'ont absolument voulu, trois autres par ma faute, j'en conviens, et ne m'en consolerai jamais. Quand vous serez plus avancé, je vous montrerai ce coup, et vous avouerez que je ne devois pas les tuer; mais l'être le plus exercé se trompe quelquefois.»
Si le professeur de danse m'avoit brisé les jambes, le maître d'armes me mit le corps et les bras dans un état tel, que lorsque j'essayai d'écrire, il me fut impossible de tracer un mot; ma main trembloit si fort, que je fus obligé d'y renoncer. «Ce sera pour demain, me dis-je; demain, je n'attends personne, et je réparerai le temps perdu.»
À dîner, M. de Vignoral me demanda si j'avois travaillé. «Beaucoup, monsieur, lui répondis-je.—Eh bien! allez au spectacle ce soir; il est naturel qu'à votre âge on cherche le plaisir. Nos théâtres offrent des chefs-d'œuvre qu'il faut connoître: quoique je ne fasse aucun cas de la poésie, je sais qu'elle est séduisante pour la jeunesse; et les maximes philosophiques répandues dans la plupart des tragédies nouvelles, prouvent du moins que la versification est bonne à quelque chose; elle laisse dans la mémoire de la bourgeoisie des idées qu'elle n'iroit pas puiser dans des ouvrages plus sérieux.»
M. de Vignoral se trouvoit d'accord avec moi; mon intention étoit en effet d'aller au spectacle, non pour écouter une tragédie philosophique, mais à l'Opéra, pour voir danser les grands hommes dont j'avois entendu parler le matin.
Ô les aimables gens que les François à Paris! J'étois fâché d'aller seul; j'aurois desiré avoir Philippe, ou tout au moins madame Leblanc, pour m'accompagner. Aussitôt que je fus entré dans la salle, les premières personnes près desquelles je me plaçai, lièrent conversation avec moi. À peine s'apperçurent-elles que j'étois étranger à ce genre de plaisir, qu'elles se disputèrent à qui m'apprendroit le nom des acteurs, des actrices, des danseurs, des danseuses, des musiciens, des décorateurs, du maître des ballets, et même des auteurs. Je sus aussi les intrigues des coulisses, et, qui plus est, dans les entr'actes, on me conta l'histoire secrète des jolies femmes qui étoient dans les loges. Mes deux plus proches voisins me dirent qui ils étoient, ce qu'ils faisoient, ce qu'ils espéroient; et, tout autour de moi, je n'entendis que gens qui causoient si haut de leurs affaires, qu'on auroit cru qu'ils étoient tous condamnés à une confession générale et publique. Je sentis alors qu'on n'étoit jamais en plus grande société au spectacle que lorsqu'on y venoit seul, et la remarque me tranquillisa pour l'avenir.
[CHAPITRE VII.]
Seconde visite de Philippe.
En m'éveillant le lendemain, ma première pensée fut pour le manuscrit du grand homme; je me promis très-sérieusement de lui consacrer la matinée: mais j'avois oublié que j'attendois mon tailleur. Il vint; je passai une heure avec lui, tant à contrôler ce qu'il m'apportoit, qu'à lui donner des ordres précis sur ce qu'il avoit à me livrer. Il fut étonné des connoissances que j'avois acquises depuis deux jours; il ignoroit que j'avois été la veille à l'Opéra. Quand il fut parti, je restai encore long-temps à considérer mes habits; enfin la vanité l'emporta, je ne pus résister au désir de m'habiller. Adieu le manuscrit: comment rester en place dans l'équipage où j'étois? J'allois me promener uniquement pour me montrer, quand je reçus un billet de Philippe. Il m'envoyoit l'adresse d'une académie d'équitation, et me prévenoit qu'il viendroit me voir dans l'après-midi. Je pris une voiture, et j'allai au manége: j'y fus accueilli avec amitié par les jeunes gens qui s'y trouvoient; et moi, qui, quatre jours avant, ne connoissois que le curé de Mareil, j'aurois pu me vanter d'être alors lié avec les plus aimables cavaliers de Paris. Pour un jeune homme qui craint la solitude, c'est une grande ressource que le manége.
En rentrant, je trouvai madame Leblanc qui me guettoit: elle m'avertit que M. de Vignoral m'avoit demandé plusieurs fois avec humeur; qu'il étoit même monté dans mon appartement, et que lorsqu'il étoit descendu, il paroissoit fort en colère. Je sentis combien j'avois eu tort de ne pas fermer mon bureau, puisque cette négligence lui avoit donné la certitude que je n'avois encore rien fait. Je me promis de nouveau de réparer le temps perdu. M. de Vignoral ne devoit revenir que le soir, et je croyois, moi, ne plus sortir.