Le défaut de la plupart des écrivains est d'exalter tous les sentimens, au point que lorsque nous nous trouvons dans des circonstances pareilles à celles dont nous avons lu les détails, et que nous comparons nos sensations à celles dont on nous a fait la peinture, nous sommes indignés de notre légéreté. J'ai vu bien des gens affligés, s'affliger encore plus de ce qu'ils ne l'étoient pas davantage. On s'accuse d'insensibilité, on s'en veut d'éprouver quelques consolations; on combat contre la nature, qui, combattant à son tour, s'obstine à nous envoyer des distractions que nous nous obstinons à repousser. On se trompe sur l'étendue de son chagrin, et, de cette première hypocrisie, on passe bientôt à une plus grande, qui est de vouloir tromper les autres sur le même sujet. C'est ainsi que l'on ajoute à la longueur de ses chaînes, sans penser que presque toujours les méchans se chargent de les secouer et de nous en faire sentir la pesanteur. Voyez les enfans; leurs chagrins sont plus vifs, mais plus passagers que les nôtres. Quelle différence! dira-t-on. Je n'en vois qu'une. L'enfant pleure jusqu'à ce qu'il ait obtenu ce qu'il desire, ou qu'un autre objet le lui ait fait oublier; l'homme, à tous égards, fait de même: mais dans la douleur de l'enfant, il n'y a que de la douleur; elle passe: dans la douleur de l'homme, il y a souvent du plaisir et de l'amour-propre à s'en nourrir; elle dure.

J'étois inquiet, je le répète, mais assez calme pour cacher à tous les yeux le chagrin que j'avois éprouvé. Je comptois tout bas les heures qui devoient s'écouler jusqu'à la réponse de ma Rose bien aimée. Deux jours se passèrent, et la réponse n'arriva pas. C'est alors que mon état devint insupportable. Pourquoi Rose ne m'avoit-elle pas écrit? Si je voulois rappeler toutes les manières dont je répondois à cette question, deux volumes ne suffiroient pas. Rose est malade, Rose est peut-être morte. Que sais-je si l'on ne se permet pas d'intercepter mes lettres? Qui? Madame de Sponasi? Philippe? Non, c'est une infamie dont ils sont incapables. Ah! ciel, si mon dernier billet étoit tombé dans les mains de M. de Vignoral! Imprudent que je suis! Je devois l'envoyer sous enveloppe à Florvel. Quoi! ce n'est pas assez d'avoir plongé dans le désespoir ma Rose chérie, il faut encore que je la livre à la colère d'un époux outragé! Cet époux est philosophe, il est vrai; et la philosophie offre tant de ressources contre les maux inséparables de la vie! D'ailleurs madame de Vignoral ne souffre pas qu'on s'arroge le droit de censurer sa conduite: la nature ne l'a-t-elle pas créée libre de ses actions? Pourquoi donc ne m'a-t-elle pas écrit? Je me fis la même question jusqu'au lendemain. Le lendemain, point de lettre encore. Il n'en faut plus douter, Rose est flétrie par le chagrin; elle est languissante, sans forces. Hélas! elle n'en conserve sans doute que pour m'accuser. Je partirai, j'irai recevoir son dernier soupir et mourir avec elle. Je m'arrêtai à cette résolution.

Fin du tome premier.



FRÉDÉRIC,

TOME SECOND.


[CHAPITRE XVI.]

Didon.