Oraison funèbre de Mme de Sponasi.

Je vous dois compte, mes chers lecteurs, des motifs qui m'empêchèrent d'augmenter le revenu de la terre de Téligny.

Vous avez pu voir combien ma bienfaitrice étoit obligeante, bonne et libérale. Lorsque les douleurs l'avertirent que je demandois à entrer dans le monde, elle se fit conduire chez une sage-femme, où son logement avoit été retenu d'avance. Elle y cacha son nom; c'est l'usage: son hôtesse le devina peut-être, et n'en fit rien paroître; c'est l'usage encore. Dans ces maisons sur-tout où la fortune repose sur la discrétion, soit que cette femme sût à qui elle parloit, soit que l'habitude de commander et de vivre dans l'opulence trahît le rang de madame de Sponasi, soit qu'elle-même, tout en se cachant, ne fut pas fâchée qu'on soupçonnât son rang et son opulence, il est certain que la sage-femme lui raconta l'histoire suivante, moins par envie de bavarder que par le désir sans doute d'être utile à des malheureux.

M. de Montluc, gentilhomme provençal, d'une famille très-ancienne, avoit été destiné à l'état ecclésiastique, parce qu'il étoit le second des fils de son père; c'est-à-dire que la fortune paternelle, d'ailleurs peu considérable, étant dévolue toute entière à son frère aîné, il falloit qu'il cherchât son patrimoine parmi celui des pauvres. M. de Montluc fut tonsuré à huit ans, et obtint un bénéfice d'un médiocre revenu, mais qui suffisoit à la dépense de son éducation. À vingt ans, il jouissoit encore de l'amitié de son père, et de l'espoir incertain d'obtenir un évêché, quand l'amour, qui se rit des patriarches de vingt ans, de la puissance paternelle et de la tonsure, lui fit rencontrer une jeune orpheline; belle, il s'en apperçut; sage et sensible, il n'en douta point; mais pauvre autant qu'on peut l'être, il n'y fit pas attention: cet âge compte-t-il l'argent pour quelque chose?

Après avoir soupiré, souffert pendant long-temps, M. de Montluc, qui avoit quitté la soutane, vint à Paris avec sa maîtresse, devenue secrètement sa femme, n'emportant avec lui que la malédiction de son père. Elle fut terrible, s'il lui dut les malheurs qu'il éprouva. Obligé de se cacher pour se soustraire aux recherches de sa famille, il eut bientôt épuisé ses petites ressources. N'osant se réclamer de personne, ne pouvant et ne sachant pas travailler, la misère l'atteignit dans un moment bien cruel pour un époux: madame de Montluc étoit à la veille de le rendre père, et la sage-femme chez laquelle logeoit madame de Sponasi avoit été appelée. Bonne par caractère, et devenue plus sensible encore par l'habitude de voir souffrir, qui n'endurcit que les ames dégradées, elle avoit offert une de ses petites chambres, et tous les secours qui dépendroient d'elle, à l'épouse de M. de Montluc, se fiant à la probité de ceux qu'elle obligeoit de la récompenser un jour, si la fortune cessoit de leur être contraire.

On n'est jamais plus compatissant qu'aux maux que l'on éprouve soi-même. Madame de Sponasi, dans les douleurs de l'enfantement, sentit combien devoit souffrir une malheureuse mère au milieu de toutes les privations, accablée de toutes les inquiétudes: elle remit à la sage-femme cinquante louis pour M. de Montluc, en lui recommandant de taire qu'elle les tenoit d'une femme logée sous le même toit que son épouse, afin de prévenir l'indiscrétion souvent ingénieuse de la reconnoissance. Madame de Montluc accoucha la même nuit que madame de Sponasi: ce fut aussi d'un garçon; il mourut en naissant, hélas! pour avoir trop souffert avant de naître: sa mère infortunée l'avoit porté dans son sein au milieu des larmes et des horreurs du besoin.

Quand madame de Sponasi fut rétablie dans son hôtel, elle chargea Philippe de se lier avec M. de Montluc: cela ne fut pas difficile, les malheureux sont sensibles aux moindres prévenances. Philippe le présenta un matin à ma bienfaitrice, qui lui dit que ses aventures ne lui étoient point inconnues, et qu'elle se trouverait heureuse de faire quelque chose qui pût lui rendre la tranquillité. Elle lui proposa d'aller vivre à Téligny jusqu'au moment où il auroit fléchi son père: mais cet homme mourut sans vouloir pardonner; et son fils aîné l'imita d'autant plus volontiers, qu'il gagnoit à être inflexible.

Non seulement madame de Sponasi avoit accordé à M. de Montluc la jouissance du château et des jardins qui en dépendent, mais, pour ôter à son bienfait l'apparence de la charité, elle l'avoit prié de s'occuper de l'administration de la terre, et lui avoit donné toutes les procurations nécessaires à cet effet, l'avertissant qu'elle cesseroit de le compter au nombre de ses amis, s'il n'en disposoit pas comme de son propre bien. Jamais service ne fut mieux payé. M. de Montluc agit effectivement comme s'il eût été le maître; et, tout en se faisant aimer des paysans, il augmenta beaucoup le revenu de ce bien. Rendant chaque année ses comptes avec la plus grande exactitude, ma bienfaitrice cherchoit en vain les moyens de le forcer à songer à lui; il répondoit toujours qu'il étoit si heureux, qu'il n'avoit plus de facultés pour desirer. Enfin, après avoir bien bataillé, il fut convenu que le cinquième du produit de Téligny lui appartiendrait chaque année; arrangement qui existoit depuis plus de vingt ans. J'aurois donc pu augmenter mon revenu de quinze à seize cents livres, et certes j'en aurois rougi. En me donnant ce bien y madame de Sponasi ne m'avoit pas parlé de M. de Montluc: l'avoit-elle oublié? Oh! non, sans doute. Elle m'avoit donc assez estimé pour ne pas vouloir me ravir la liberté d'honorer sa mémoire de la seule manière vraiment digne d'elle.

J'écrivis à M. de Montluc pour lui demander son amitié, et le prier d'agir comme il avoit toujours fait jusqu'alors. «Nous sommes unis sans nous connoître, monsieur, par un lien qu'il vous est impossible de rompre sans outrager la mémoire de madame de Sponasi. Élevé par ses soins, riche de ses bienfaits, je ne m'en croirois indigne que du moment où vous refuseriez d'être pour moi ce que vous avez été pour elle. Tous les deux, nous avons perdu celle qui nous servit de mère; ne séparons jamais notre douleur et les motifs de notre reconnoissance.»

M. de Montluc me fit une longue réponse, dans laquelle il ne me parloit que de ses regrets et des vertus de madame de Sponasi; à la fin seulement il me marquoit: «Elle m'avoit toujours assuré que ses bontés pour moi lui survivroient; elle me l'écrivoit encore il y a six mois, et dès-lors vous étiez possesseur de cette terre: vous voyez, monsieur, l'idée qu'elle avoit de vous; elle ne s'est point trompée. J'aurois, sans balancer, sacrifié ma vie pour elle; elle vous appartient également.»